Jeudi 22 juin 1871

De Une correspondance familiale


Lettre de Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) à son épouse Eugénie Desnoyers (Montmorency)


classement des lettres - Charles Mertzdorff, été 1871.jpg original de la lettre 1871-06-22 (A) page1.jpg original de la lettre 1871-06-22 (A) page2.jpg original de la lettre 1871-06-22 (A) page3.jpg original de la lettre 1871-06-22 (A) page4.jpg


CHARLES MERTZDORFF

AU VIEUX THANN

Haut-Rhin[1]

Vieux-Thann. Jeudi 22 Juin 1 h soir.[2]

Ma chère Nie j'espérais bien t'écrire hier au soir ou ce matin. Mais hier un peu fatigué rentré seulement à 8 h soir j'ai pris connaissance de quelques lettres & affaires que j'ai trouvées sur ma place & me suis couché à 9 ½ h heureux de pouvoir m'étendre, car j'en avais besoin, me promettant bien de réparer ce matin la paresse du soir. J'ai compté sans tout mon monde qui ne m'a pas laissé un moment. sans même Nanette[3] qui à 9h est venue me faire souvenir que j'oubliais mon déjeuner. Tu comprends qu'à pareil ordre j'ai immédiatement cédé.

Jusqu'à Belfort mon voyage s'est bien passé Bonnard & Elise[4] m'ont accompagné à la gare & c'est grâce à l'aide du cousin que je suis arrivé sans trop de difficulté à transporter mon bagage beaucoup trop lourd et ennuyeux. Un peu plus tard M. Ruot & peu après Alfred[5] sont encore venus me serrer la main, Alfred était assez content, il venait de faire sa première vente de briques. Tout ce monde fort aimablement me fait oublier ma caisse d'étiquettes. J'y pense un peu tard, car j'étais avec tous ceux que je quittais, ce qui n'est jamais très gai lorsque ma caisse me fait sauter hors de la voiture, j'avais à faire à un bien aimable chef de Station qui me laisse le temps de tout réparer, grâce à une bonne course qui m'a mis en nage. Mais j'ai eu ma caisse & elle arrive à point à la maison. Beaucoup de voyageurs & l'on est au grand complet. A Belfort arrivé à 8 1/2 matin un retard de 10 minutes m'a retenu dans cette noble ville, peu agréablement jusqu'à 2 h soir, soit 6 heures. De même à Mulhouse l'on arrive de même 5 min après le départ pour Thann de sorte que pour faire les 20 à 25 km il faut en chemin de fer 14 heures & à pied la moitié du temps. Mon Oncle[6] avait prévu le cas, il avait prévenu M. Zimmermann[7] que je rentrerais avec lui. Par cette complaisance j'étais rentré à 7h du soir au lieu de 10h ce qui n'empêche pas que j'ai mis 11 h pour faire le chemin qu'en voiture l'on ferait en 4 h.

J'ai trouvé en rentrant l'Oncle qui m'attendait, lui-même était à Mulhouse, mais était rentré depuis quelques heures. Je n'ai rien trouvé de désagréable ici, toute la marche de la boutique, me dit-on, est régulière.

Ce matin, n'ayant pas passé une nuit de plomb, m'étant réveillé plusieurs fois sans aucun motif, je me suis oublié & mon Oncle est venu me réveiller à 7h ½. J'en étais un peu contrarié car M. Jaeglé devait quitter ce matin encore & j'avais à lui parler. La toilette n'a pas été longue & j'ai pu causer encore longuement avant son départ. Il compte rester une semaine absent, du reste il va infiniment mieux & un peu de repos le remettra complètement.

De la maison je n'ai encore rien vu que la chambre à coucher & la salle à manger. Mais Nanette te fait dire que tout est parfaitement en ordre & n'a absolument rien à te signaler que son fils est toujours sans place, mais que M. Rieff[8] qui va aller à Paris espère toujours le caser & sous peu. Le beau-frère de son amie qui lui lègue une partie de son avoir à son fils est, lui & sa femme, mis sous clef comme communeux ce qui ne l'étonne pas. Nanette me dit que le boucher humbrecht est mort, la perte n'est pas grande, pas d'autres nouvelles du village, qu'une nouvelle petite exécution que je viens de faire d'une 12aine de gamins petits voleurs de cerises & autres qui vont faire quelques heures de prison & les parents payer 1 F à la caisse de bienfaisance. C'est une nouvelle législature d'un maire autocrate dans laquelle je vais persister, mais non pour mon agrément.

L'on travaille beaucoup ; les sorties sont de 1 800 pièces par jour & cela n'est pas encore suffisant. Je vais faire travailler Maçons & charpentiers quelques soirs pour nous permettre de faire encore un peu plus. Comme je te le disais j'ai passé toute ma matinée au bureau & n'ai pas encore mis les pieds à la fabrique de sorte que je ne sais pas si l'on fait bien.

Je me sens tout à fait reposé & bien, j'espère bien qu'il en est de même à Montmorency ou mieux à Paris car vous passez votre journée au Jardin pour rentrer ce soir. Je suis content de mes yeux & me propose bien de les ménager un peu, aussi mes lettres que je t'écrirai le soir si je n'en trouve pas le temps dans la journée s'en ressentiront peut-être.

Georges & sa femme[9] vont bien, ils doivent aller passer la journée à Morschwiller[10] Dimanche prochain ; je les accompagne bien entendu. J'ai vu Léon[11] qui a bonne mine, prend régulièrement ses leçons d'équitation & vient de se faire mettre à terre par son brillant coursier qu'il montait pour la 1ère fois. Le cheval est bon & beau, le plus beau de Mulhouse dit-on, aussi le garçon est-il content & ne manque pas un seul jour sa leçon. J'en suis heureux, cela le sortira un peu & peut-être de son mutisme aussi.

J'ai trouvé plusieurs lettres pour la création d'établissements mais bien entendu je ne me presserai pas d'avantage. Nous allons laisser passer ces deux mois avant <> d'y penser et d'y répondre.

Ce qui est fâcheux c'est que beaucoup d'ouvriers & d'ouvrières sans ouvrage viennent en demander ici. Prévoyant ne pas pouvoir occuper tout mon monde actuellement chez moi je ne vois pas comment toute cette population fera dans 3 mois d'ici. Mais je vois que je m'oublie avec toi, il est temps que je fasse un tour à la fabrique.

Tu voudras bien embrasser père & mère[12] frères[13] & sœur[14] pour moi, bien serrer dans tes bras nos bonnes petites filles[15] que nous aimons tant, si je les tenais en ce moment je les embrasserais bien, mais puisque mes bras ne sont pas assez longs, je t'en charge, tu sauras bien t'en acquitter.

Pour toi, chère Nie, tu sais que toutes mes pensées sont toujours avec toi, & t'embrasse de tout cœur ton

Ch M

Je suis rentré sans mon parapluie hier que je pense avoir laissé chez l'Oncle.

Par contre j'ai trouvé ici une lettre pour toi d'un cordonnier de Saint Amarin qui t'envoie un paquet bottines pour Elise[16]. le paquet est ici. que faut-il en faire


Notes

  1. En-tête imprimé.
  2. Cette lettre est la première d’une série regroupée sous le titre : Lettres de Charles pendant notre séjour à Montmorency du 20 Juin au 24 Juillet 1871 (voir le fac-similé).
  3. Annette, domestique chez les Mertzdorff.
  4. Eugène Bonnard et son épouse Elisabeth Mertzdorff.
  5. Alfred Desnoyers.
  6. Georges Heuchel.
  7. Thiébaut Zimmermann.
  8. Charles Sylvestre Rieff.
  9. Georges Heuchel et son épouse Elisabeth Schirmer.
  10. Morschwiller où vivent Félicité et Louis Daniel Constant Duméril.
  11. Léon Duméril.
  12. Jules Desnoyers et son épouse Jeanne Target.
  13. Alfred Desnoyers et Alphonse Milne-Edwards.
  14. Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards.
  15. Marie et Emilie Mertzdorff.
  16. Elisabeth Mertzdorff, épouse d’Eugène Bonnard, qui a séjourné à Vieux-Thann au printemps.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Jeudi 22 juin 1871. Lettre de Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) à son épouse Eugénie Desnoyers (Montmorency) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Jeudi_22_juin_1871&oldid=51805 (accédée le 14 août 2022).

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