Dimanche 28 mai 1843

De Une correspondance familiale

Lettre d’Auguste Duméril (Lille) à sa mère Alphonsine Delaroche (Paris)


d’André Auguste Duméril.

Lille dimanche 28 Mai 1843.

Ma chère et bonne petite maman,

Nous voici rentrés à Lille, parfaitement sains et saufs, depuis hier soir, à 11 heures, et je présume que tu ne seras pas fâchée d’en avoir un peu promptement la nouvelle[1]. C’a été pour nous une grande privation, mais à laquelle nous nous attendions bien, à l’avance, de ne pas avoir la moindre communication avec les nôtres, pendant ces 10 jours qui, quoique extrêmement agréables, nous ont paru un peu longs, comme cela arrive toujours, quand on a son temps très rempli, et que l’on voit beaucoup de choses. Félicité[2] nous avait cependant écrit à Liège, mais comme nous sommes restés dans cette ville un jour de moins que nous ne l’avions pensé d’abord, nous avons manqué cette lettre, qui, au reste, n’avait été écrite qu’à l’instigation de ma tante[3], qui désirait beaucoup qu’il fût recommandé à Eugénie de ne pas oublier le lundi, le mardi et le mercredi, de la semaine dernière, étant les jours des Rogations : elle devait faire maigre. Fort heureusement, dans les hôtels, on en avait parlé, de sorte qu’Eugénie avait pu ne pas manquer à cette règle. Mais avec le vendredi et le samedi, cette pauvre petite n’a pu faire gras que le jeudi, ce qui me contrariait, parce que le maigre ne lui convient nullement, étant un peu resserrée, par l’effet du voyage : du reste, et c’était bien peu de chose, sa santé a été excellente, pendant ce voyage, dont nous avons tous parfaitement joui. Papa[4] a été aussi bien que possible, et a parfaitement supporté les longues marches et promenades : il a l’air très content. Voilà son départ qui paraît positivement décidé pour mercredi, avec Félicité : je n’ai pas encore osé parler du nôtre, qui ne pourra peut-être pas avoir lieu avant vendredi soir, pour St Omer[5]. Je me suis donné le plaisir de t’écrire de Bruxelles, quelques lignes, que tu as trouvées à ton retour : je t’y parlais, je crois, de mon bonheur : je pourrais encore t’en dire aujourd’hui bien long, sur cet intéressant chapitre, sans l’épuiser. Je prévois que le plus heureux avenir m’est réservé, et Eugénie paraît aussi bien heureuse. Elle redoute assez le moment du départ de Lille, mais elle voudrait déjà être au 12 Juin, pour se trouver dans son petit appartement[6], auquel tu vas, j’en suis sûr donner mille soins.

Nous t’en remercions infiniment, tous deux, à l’avance. L’accueil de ma tante, hier au soir, a été un peu froid, mais ce matin, elle est fort bien : nous avons eu le plaisir, papa et moi, de lire la lettre, très affectueuse, que tu lui as écrite. Mon oncle[7] y a été très sensible, et m’a dit, dès hier au soir, qu’on avait reçu de toi une lettre très aimable : il m’a chargé de te faire ses amitiés, ainsi qu’à Constant[8]. Combien nous sommes peinés que tu aies été ainsi prise de mal entrain, le dernier jour que tu as passé à Lille : heureusement que tu es bien maintenant, et nous espérons de tout notre cœur que ce mieux va se maintenir : nous serons bien contents de savoir ce qu’il en est, par toi : papa compte t’écrire demain. Nous sommes très contents de te savoir le bon voisinage de Constant, pour la nuit : il te soigne, et te fait coucher, j’espère. Veux-tu dire à ce bon frère que mon oncle, en offrant, ce matin, de l’argent à papa, car il est presque à sec, m’a dit que sur mes 9 000 F, il avait gardé 500 F pour des paiements qui devaient se faire en commun. J’ai parfaitement compris que c’est Constant qui a arrangé les choses ainsi, et je l’en remercie. Mon oncle m’a offert aussi de l’argent, sur cette somme, mais je préfère beaucoup n’avoir pas à y toucher, pour le voyage : si donc Constant pouvait m’envoyer, pour jeudi, un mandat de 150 F, sur Lille, cela me ferait plaisir, afin de n’avoir pas la crainte de manquer d’argent, pendant notre voyage : que Constant fasse, à cet égard, ce qu’il jugera convenable. Nous avons eu, ce matin, dans notre lit, la visite de Caroline et de Léon[9], qui sont bien gentils, et bien portants, mais qui n’ont plus tout à fait leurs belles couleurs de la rue St Victor. Félicité paraît bien : elle a eu la bonté de venir hier au-devant de nous, avec mon oncle : elle y était déjà venue la veille, mon oncle ayant cru que c’était le vendredi soir que nous devions revenir, et même, sans le laisser connaître, il avait été un peu inquiet, parce que, pour ceux qui ne sont pas sur les chemins de fer, cette manière de voyager est toujours un peu effrayante, tandis qu’elle ne l’est réellement en aucune façon, pour ceux qui s’en servent : nous n’avons pas eu un seul instant la plus petite crainte. Cette rapidité est admirable dans ce pays-là : les distances ne sont rien, et l’on va presque, d’une ville dans une autre, comme dans Paris l’on va d’un quartier dans un autre quartier éloigné, puisque le vitesse moyenne, en comptant tous les arrêts, nécessités par les stations intermédiaires, est environ de 6 lieues à l’heure[10].

Papa a vu avec peine, ce matin, dans le journal, l’annonce de la mort de ce bon M. Lacroix[11]. La mort de Mme Hermel, la mère, quoique attendue, est aussi un triste évènement.

Adieu, ma chère maman : tu vois que je viens de bien remplir mon temps, pendant qu’on est à la messe, puisque je me suis donné le plaisir d’une longue causerie avec toi et avec Constant, qui ne sera pas fâché non plus d’avoir des détails sur nous.

Nous sommes bien contents de savoir que Constant Say est bien : fais-lui, je te prie, mes meilleures amitiés. Qu’est devenu Joseph[12] ? s’il est encore à Paris, je lui en envoie autant.

Il y a, dans ma chambre nouvelle, bien des petites choses à ranger : je m’en rapporte à toi, ma chère petite mère : il faut, je te prie, brûler le contenu du carton vert, qui m’a servi, soir et matin, cet hiver.

Nous t’embrassons tendrement, Eugénie et moi.

Ton bien dévoué et affectionné fils.

A Aug. Duméril.


Notes

  1. Auguste et Eugénie Duméril étaient en voyage en Belgique, après leur mariage, en compagnie d’André Marie Constant Duméril.
  2. Félicité Duméril, sœur d’Eugénie, séjourne à Lille chez leurs parents.
  3. Alexandrine Cumont, mère d’Eugénie.
  4. André Marie Constant Duméril.
  5. Florinond Duméril l’aîné, dit Montfleury, frère d’André Marie Constant, réside à St Omer avec sa famille.
  6. Auguste Duméril et son épouse Eugénie vont vivre au Jardin des Plantes avec les parents Duméril (voir les adresses des Duméril).
  7. Auguste Duméril l’aîné, père d’Eugénie.
  8. Louis Daniel Constant Duméril, frère d’Auguste.
  9. Caroline, 7 ans, et Léon, 3 ans, enfants de Félicité et Louis Daniel Constant Duméril. Ils habitent habituellement à Paris, rue Saint-Victor.
  10. 6 lieues représentent environ 24 kilomètres.
  11. Le mathématicien Silvestre François Lacroix, ami d’André Marie Constant Duméril, est mort le 25 mai 1843.
  12. Probablement Joseph Auguste Fabre.

Notice bibliographique

D’après le livre de copies : lettres de Monsieur Auguste Duméril, 2ème volume, p. 397-403

Pour citer cette page

« Dimanche 28 mai 1843. Lettre d’Auguste Duméril (Lille) à sa mère Alphonsine Delaroche (Paris) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Dimanche_28_mai_1843&oldid=39597 (accédée le 8 août 2022).

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