Vendredi 22 et samedi 23 juillet 1870 (D)

De Une correspondance familiale

Lettre d’Eugénie Desnoyers (Paramé) à son époux Charles Mertzdorff (Vieux-Thann)

original de la lettre 1870-07-22D pages1-4.jpg original de la lettre 1870-07-22D pages2-3.jpg


Vendredi soir

9 h

Je suis gâtée aujourd'hui, mon Ami chéri, car voici une seconde lettre qui m'arrive de toi et voici aussi celle d'oncle Georges[1], il est bien aimable et je le remercie bien de m'avoir donné tant de détails sur toute chose ; Je te vois bien bourrelé et m'associe bien à toutes tes préoccupations, elles sont miennes aussi. Et en songeant à cette guerre, à ses conséquences, aux malheurs qui en seront les conséquences suites && on se sent l'esprit comme étourdi, perdu dans un labyrinthe sombre dont on ne peut sortir. Il faut faire appel à toute son énergie et se reporter vers Dieu, mais pour cela on a besoin de faire un grand effort sur soi-même, car on se laisse facilement absorber par les pensées tristes. J'aimerais être près de toi et je sens cependant que mes petites filles[2] ont besoin de moi. Nous verrons ensemble ce qu'il faudra faire. Tes précautions sont sages et je les approuve en tous points. Si ce n'est qu'une question de déposer des fonds sans rapports Aglaé[3]‚ disait qu'on pourrait t'en conserver chez M. Edwards[4] mais ça ne pourrait être que pour des petites sommes, les premières à reprendre si M. Dugué ne veut se charger de toutes. Mais tu sais je n'entends rien à ces questions, et je patauge probablement comme mes filles dans le sable.

La journée a été bien bonne pour nos fillettes, excellente promenade sur la Rance, c'est joli comme le lac de Zurich ; nous avons eu 3 h de bateau à vapeur et 2 h pour déjeuner sur le bord de cette espèce de lac ou bras de mer sous un petit verger ; les oncles[5] ont été chercher cidre et bière et nos paniers ont fourni le reste pain, œufs durs, chocolat & c'était délicieux, la mer calme et d'un bleu magnifique, la campagne superbe, les champs sont beaux et promettent bonne récolte ; les légumes continuent à être abondants, pas chers et d'excellente qualité. L'Ouest est le pays privilégié cette année.

10 h du soir  Deux marsouins sont venus égayer notre petite navigation ; mais les fillettes te conteront cela. à 4 h nous rentrions à St Malo, M. Vaillant aperçoit oncle Alphonse et ne peut le laisser passer sans un petit bonjour ; 5 h retour à Paramé, vite on va prévenir le baigneur, les 3 jeunes filles[6], Jean[7] et Alphonse revêtent leur costume et les voilà s'élançant avec délice dans l'onde salée. On s'est livré à l'exercice de la natation, du seau d'eau sur la tête, enfin c'était si bon que personne ne voulait rentrer, mais la faim se fait sentir et voici les petits ogres à table ; puis l'arrivée de ta lettre, c'est toujours une joie pour nous, et les chers oncles, pendant que je savourais le plaisir de te lire, ont emmené les 4 enfants construire un fort contre la mer, on est rentré ayant bien chaud et riant, maintenant on dort, on en avait besoin, car au milieu de leur joie nos fillettes ont un nuage de la préoccupation ; elles me devinent et pensent bien à toi. La présence d'Hortense est bien bonne pour elles, c'est une charmante enfant au moral.

Pour demain il y a 2 projets : 1° de Dormir tant qu'on voudra. 2° de se lever de bonne heure et d'aller à la pointe du cap de la Varde avant le déjeuner d'11 h. On verra. Bonsoir

Ami bien aimé, je t'embrasse comme je serais si heureuse de le faire

ta petite femme EM.

Raymond[8] est encore sans destination, il reste à St Etienne au dépôt, il n'est pas content. M. Pavet[9] encore à Blois mais attendant l'ordre de partir.

J'approuve tout à fait les instructions que tu as données à Nanette[10] au sujet des repas et à mon retour je tâcherai qu'il en soit ainsi ; il y a toujours assez de superflu, il faut tâcher de le diminuer.

Samedi 10 h La petite bande, avec les 2 grands chefs, est partie après le chocolat, on a eu un peu de peine à se réveiller, l'une étendait un bras, l'autre soupirait, mais on a tant fait qu'il a bien fallu partir, Aglaé et moi sommes restées à écrire, ranger & La mer est belle comme à Naples, ni vague, ni vent ; vous devez bien souffrir de la chaleur. Que n'es-tu là, chacun serait heureux de te voir jouir un peu de ce beau ciel. Marie est fatiguée de ses essais de natation, on essaiera encore aujourd'hui, l'exemple est si bon.

Adieu, cher Ami, reçois nos meilleures tendresses, et à bientôt j'espère. Je ne sais rien sur le chemin de fer. Les journaux et lettres arrivent régulièrement. De maman[11] bonnes nouvelles, chaleur de 32 degrés à Paris.

Pour Alfred[12] rien encore de décidé, Julien reste encore avec nous ; Alfred lui enverra une dépêche s'il y a lieu.

Rien de particulier à te dire si ce n'est que je suis avec toi par le cœur et la pensée

toute à toi

Eugénie Mertzdorff


Notes

  1. Georges Heuchel.
  2. Marie et Emilie Mertzdorff.
  3. Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards.
  4. Henri Milne-Edwards.
  5. Alphonse Milne-Edwards et Julien Desnoyers.
  6. Marie et Emilie Mertzdorff et Hortense Duval.
  7. Le petit Jean Dumas.
  8. Raymond Duval.
  9. Daniel Pavet de Courteille.
  10. Annette, domestique chez les Mertzdorff.
  11. Jeanne Target, épouse de Jules Desnoyers.
  12. Alfred Desnoyers.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Vendredi 22 et samedi 23 juillet 1870 (D). Lettre d’Eugénie Desnoyers (Paramé) à son époux Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Vendredi_22_et_samedi_23_juillet_1870_(D)&oldid=35900 (accédée le 11 août 2022).

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