Vendredi 1er mars 1918

De Une correspondance familiale


Lettre collective dactylographiée d’Emilie Mertzdorff, épouse de Damas Froissart (Paris) ; exemplaire à son fils Louis Froissart (mobilisé)


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Paris le 1er Mars 18

Mes chers enfants, je reprends le système de la lettre collective pour vous donner des nouvelles de Douai où les récits de Germaine[1] nous ont fait vivre depuis quelques jours. Ce n’est d’ailleurs pas bien gai : quand on entend les récits de ces pauvres gens des pays envahis, on a honte de trouver quelque gêne aux petites restrictions que l’on nous impose. Germaine ne nous a rien appris de nouveau relativement au ravitaillement, elle confirme seulement qu’il est insuffisant et qu’une des grands occupations et préoccupations là-bas, c’est de s’ingénier à trouver par fraude et en payant cher à y ajouter quelque chose. Mais la souffrance morale prime de beaucoup la souffrance physique, cela ressort très nettement de tous les récits de Germaine. Souffrance d’être sans cesse traité en vaincus et de se sentir à la merci du vainqueur qui ne perd pas une occasion d’affirmer le droit du plus fort. Un jour la pauvre femme a reçu une gifle d’un soldat parce qu’elle avait cueilli quelques cerises dans le jardin pour sa fillette[2]. Bien des fois on l’a fait lever la nuit, non seulement pour préparer des lits, mais pour accompagner les boches qui décidaient tout à coup de faire une visite domiciliaire du grenier à la cave dont ils labouraient le sol pour s’assurer qu’il n’y avait rien de caché. Elle n’a pas pu occuper longtemps la chambre d’Elise[3] et a dû se réfugier dans celle de Michel[4] et la petite à côté, en y transportant tous les objets qu’elle a pu sauver. Au nombre de ceux-ci était une montre en or, à Michel probablement que Germaine a confiée à sa sœur Julienne qui a dû quitter Douai le 29 Janvier mais dont nous n’avons pas encore de nouvelles ; il est toutefois probable qu’on l’obligera à laisser la montre en Belgique, comme Germaine qui a pu confier à une personne sûre les quelques bibelots d’or et d’argent qu’elle avait encore trouvés dans la maison. Ne te réjouis donc pas trop tôt, mon pauvre Michel. Le petit meuble que vous avez donné à Jacques[5] est monté au 2étage et était encore intact lorsque Germaine est partie, par contre la jolie table de Made[6] est toute brisée. Le portrait est toujours dans sa caisse ; votre papa[7] a entrepris de le faire revenir en Suisse par Sarrasi en apprenant que, sur une réclamation de Germaine, la Commandatur[8] avait donné l’ordre de le respecter ! La suite de l’histoire sera intéressante. La bibliothèque de Jacques est pillée. Germaine a pu rapporter passablement de linge du trousseau d’Elise et toutes ses fourrures. Elle a pu au début de l’occupation vendre des draps, elle a aussi vendu des chemises de nuit à Jacques au bon M. Penjon son voisin. Mais ce qui est plus triste que tout cela c’est la confirmation de la mort de M. Salone qui a été, en somme, victime de sa captivité à Holzminden d’où il est revenu malade. C’est aussi le départ d’Henri Parenty comme otage, le 8 Janvier. On sait qu’il a trouvé dans le même train d’exil son beau-frère M. Decoster. Il a chargé Germaine de nous prier de le ravitailler, mais nous n’avons pas encore d’adresse sûre. La pauvre tante Madeleine[9] toujours bien courageuse et occupée de tout le monde est bien vieillie, paraît-il. Elle ne peut songer à revenir parce que ses filles[10] sont inscrites comme otages. Plusieurs jeunes filles sont parties déjà : Marthe Dupont, une Toison de 17 ans ; Aline Lavoix. Je plains les pauvres mères ! Le départ de Germaine a été très pénible : les malheureux voyageurs ont dû attendre 4 heures sur un quai d’embarquement sous la neige, bien que le train fût formé ; ce train d’ailleurs se composait de Wagons à bestiaux garnis de bancs et l’on y a passé la nuit sans pouvoir descendre !... La nourriture en Belgique était bonne et Germaine trouve qu’elle s’y est refaite ; elle a réellement bonne mine, je n’en dirai pas autant de Marie-Louise[11]. La pauvre Germaine arrive ici pour trouver son mari bien malade, je crois qu’il y a peu d’espoir de le sauver ; mais la malheureuse a déjà tant souffert qu’elle est, dit-elle endurcie et s’attend à tous les malheurs ! elle se demande parfois si elle est encore capable de sentir la souffrance. Cela en dit long sur les souffrances morales qu’elle a endurées depuis 3 ans ! Elle apprend aussi que son frère aîné a été victime d’un torpillage en allant à Salonique, il y a déjà près d’un an. Il laisse une femme et trois petits[12].

Je profite, mon cher petit Louis, de la page blanche que me vaut ma maladresse pour t’ajouter quelques lignes. J’ai fait à ton intention une visite à Corcellet[13] et je t’ai expédié hier, par colis postal :

1 sauce anglaise (la dernière, on n’en reçoit plus)

2 flacons de pickles, pas anglais, on n’en a plus

2 confits de porc en boîtes

1 langue de bœuf, id.

3 compotes,

quelques pruneaux, et j’ai ajouté du tilleul pour caler le tout. Les colis postaux sont toujours longs, prends patience.

J’ai vu dans L’Echo la mort d’une Mme Colleville à Tours, je suppose que c’est la mère de Co[14] et je tâcherai d’aller à son enterrement demain si je sors assez tôt d’une séance de l’Œuvre du Pas-de-Calais à laquelle doit assister Monseigneur Julien[15].

Alexandre[16] revenu récemment de Brunehautpré nous apprend que les Américains ont déjà chambardé bien des choses et, ce qui m’ennuie surtout, le personnel que nous y avions mis de sorte que nous ne savons plus à qui la maison sera confiée !... Mais tout cela est fatal et il faut s’attendre à beaucoup d’ennuis de ce genre. Ils sont peu de choses au fond ! Nous avons vu hier les Majorelle[17] qui ont fui Nancy. Le Colonel très vieilli. Jean[18] est en Italie. Tu sais que Thérèse[19] a perdu son mari.

Tu hésiteras à me croire quand je te dirai que Guy[20] nous a menés Mercredi à l’Opéra comique !... voir la Tosca[21]. Il a reçu une loge d’une vieille demoiselle qui l’a par héritage et nous y a menés tous. Françoise de Fréville a fait la 8e personne loge d’avant- scène ; on ne voyait pas, mais on entendait merveilleusement ce qui vaut mieux, car la musique est ravissante. Je t’embrasse,

Emy


Notes

  1. Germaine Legrand, épouse d’Alphonse Painthiaux.
  2. Marie Louise Painthiaux.
  3. Elise Vandame, épouse de Jacques Froissart.
  4. Michel Froissart.
  5. Jacques Froissart.
  6. Madeleine Froissart, épouse de Guy Colmet Daâge.
  7. Damas Froissart.
  8. Kommandantur : commandement militaire local.
  9. Madeleine Decoster, épouse d’Henri Parenty.
  10. Probablement sa fille Geneviève Parenty et sa belle-fille Yvonne Jaspar veuve d’Henry (Raphaël) Parenty.
  11. Sa fille, la petite Marie Louise Painthiaux.
  12. Famille Legrand.
  13. Corcellet, célèbre marchand de comestibles parisien, avenue de l’Opéra.
  14. Maxence de Colleville, fils de Caroline Le Bœuf d’Osmoy (1860-1939) et Ludovic de Colleville.
  15. Eugène (Louis Ernest) Julien (1856-1930), évêque d'Arras depuis 1917.
  16. Alexandre, chauffeur chez les Froissart.
  17. Fernand Eugène Majorelle.
  18. Jean Majorelle.
  19. Thérèse Majorelle, veuve de Louis Émile Parmentier.
  20. Guy Colmet Daâge.
  21. Tosca, opéra en trois actes de Puccini (d'après la pièce de Victorien Sardou), créé en 1900 à Rome.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Vendredi 1er mars 1918. Lettre collective dactylographiée d’Emilie Mertzdorff, épouse de Damas Froissart (Paris) ; exemplaire à son fils Louis Froissart (mobilisé) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Vendredi_1er_mars_1918&oldid=53813 (accédée le 7 août 2022).

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