Vendredi 17 novembre 1882 (A)

De Une correspondance familiale

Lettre d’Émilie Mertzdorff (Paris) à son père Charles Mertzdorff (Vieux-Thann)


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17 Novembre 82.

Mon Père chéri,

Je voulais t’écrire hier pour te remercier tout de suite de la bonne lettre que j’avais reçue le matin, et puis, je ne sais comment cela s’est fait, le soir est arrivé sans que j’aie pris la plume pour embrasser mon papa chéri et lui dire combien je suis contente de savoir que le mieux persiste. J’ai rêvé cette nuit que j’étais déjà à Vieux-Thann, que je causais avec toi, et j’étais très contente de ta mine, tu étais gai, moi aussi, nous étions tous les deux enchantés de nous revoir et je t’embrassais tant et plus. Il n’y a plus que quelques jours à attendre pour que le rêve soit réalité, j’espère qu’il ne m’a pas trompée quant à ta mine, et pour ce qui est du plaisir de te revoir je suis bien sûre d’avance qu’il a dit vrai.

Ne crois pas que Vieux-Thann soir le seul endroit arrosé par la pluie, ici ce sont des torrents, tout est délayé, on patauge dans les rues comme de vrais canards, on se crotte, on se mouille, et par-dessus le marché on est transpercé par un vent froid qui n’est rien moins qu’agréable. C’est par ce joli temps que nous sommes sorties hier pou avec Marie[1] et Jeannot[2] afin d’acheter un chapeau pour cette petite demoiselle. Les formes sont si drôles cette année que Marie ne pouvait pas se résoudre à en choisir une à elle toute seule. En revenant de cette expédition tante[3] et moi nous avons fait une visite à Mme Dumas[4] et à Mme Mangon[5].

Mercredi nous jouissions à peu près du même temps, ce qui ne nous a pas empêchées d’aller au boulevard des Italiens essayer un manteau (pour moi) et commander un chapeau (toujours pour moi). On s’est tenu tout à fait dans tes principes d’élégance, beau et simple ; si c’est cher, je t’assure que ce ne sera pas la faute des garnitures.

T’ai-je déjà dit que Samedi, c’est à dire demain soir, aura lieu chez Mme Target mère[6] l’exhibition de la jeune fiancée[7], toute la famille est conviée à la contempler, aussi nous empresserons-nous de nous y rendre. Contrairement à oncle[8], je me réjouis beaucoup pour cette soirée.

Nous venons d’avoir notre leçon de M. Marquerie[9] ; nous copions à l’aquarelle une gravure qu’il nous a apportée, ce n’est pas précisément facile mais c’est fort amusant. La prochaine fois nous ferons des animaux car c’est bien utile dans le paysage. Hier Mercredi matin j’ai recommencé mes chères leçons d’allemand, Mlle Jac.[10] trouve que je parle mieux, que je cherche moins mes mots. Je vais encore réétudier cette années avec elle le beau livre de littérature (König[11]) que tu m’as donné : c’est un bien bon cadeau que tu m’as fait là, c’est un ouvrage très bien fait. Je vais aussi lire le [Kaiser] et je lui raconterai à chaque leçon ce que j’aurai lu dans la semaine, ce sera un bon exercice ; qu’en dis-tu ? En revenant de Vieux-Thann elle me fera commencer les Nibelungen[12] et toute la littérature ancienne d’Allemagne.

Adieu père chéri, je t’embrasse de tout mon cœur comme je t’aime et j’embrasse aussi bien fort bon-papa et bonne-maman[13].

Émilie

J’oubliais de te dire que M. Edwards[14] va de mieux en mieux malgré l’imprudence qu’il a commise Mardi en allant à la Sorbonne. Il est encore assez jaune, et mange peu et ne dort pas bien, cependant il se lève tous les jours et parle d’aller Lundi à l’Institut ; il avait même dit qu’il irait demain au Ministère mais nous espérons bien qu’il ne le fera pas... Merci mille et mille fois de la réponse que tu me donnes pour M. Fl.[15] tu ne saurais croire à quel point cela me fait plaisir. Tante va en parler à Mme Arnould[16], parce qu’elle saura s’y prendre mieux que personne étant si liée avec eux.


Notes

  1. Marie Mertzdorff, épouse de Marcel de Fréville et sœur d’Émilie.
  2. Jeanne de Fréville.
  3. Aglaé Desnoyers, épouse d'Alphonse Milne-Edwards.
  4. Hermine Brongniart, épouse de Jean Baptiste Dumas , plutôt que sa belle-fille Cécile Milne-Edwards, épouse d'Ernest Charles Jean Baptiste Dumas?
  5. Noëlie Dumas, épouse d'Hervé Mangon.
  6. Victorine Duvergier de Hauranne, épouse de Paul Louis Target.
  7. Thérèse Maugis, qui épousera Louis Target.
  8. Alphonse Milne-Edwards.
  9. Gustave Lucien Marquerie, professeur de dessin.
  10. Mlle Jacobsen, professeur d'allemand.
  11. Probablement : Robert König, Deutsche Literaturgeschichte, Bielefeld u. Leipzig, 1879.
  12. La Chanson des Nibelungen est une épopée composée au XIIIe siècle.
  13. Louis Daniel Constant Duméril et son épouse Félicité Duméril.
  14. Henri Milne-Edwards.
  15. Le peintre Paul Flandrin ?
  16. Paule Baltard,  épouse d'Edmond Arnould.

Notice bibliographique

D’après l’original.

Pour citer cette page

« Vendredi 17 novembre 1882 (A). Lettre d’Émilie Mertzdorff (Paris) à son père Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Vendredi_17_novembre_1882_(A)&oldid=35813 (accédée le 8 août 2022).

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