Samedi 28 janvier 1809

De Une correspondance familiale

Lettre d’André Marie Constant Duméril (Paris) à sa mère Rosalie Duval (Amiens)

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N° 191

Paris le 28 janvier 1809

Ma chère mère, vous voyez que votre missive a fait son effet et je suis fort content que vous m'ayez ainsi excité à vous donner de nos nouvelles et à vous parler de notre tendre attachement dont nous nous reprochons de ne pas vous entretenir assez souvent. Vous me connaissez assez pour être persuadée que ce n'est ni oubli ni indifférence mais défaut de temps en mainte circonstance pour profiter des occasions. D'ailleurs vous aviez assez souvent de nos nouvelles indirectes et nous espérions qu'elles vous suffisaient.

ma petite famille prospère on ne peut mieux. ces deux enfants[1] brillent d'embonpoint, de gaîté et de vivacité. la petite qui a eu hier ses 22 mois a plus de deux pieds huit pouces. elle parle très distinctement : je lui ai fait comprendre que je vous écrivais et qui vous étiez en lui demandant ce que j'aurais à vous mander de sa part. voici littéralement ses volontés – écris que bien sage et papée (c'est son frère) bien gentil. et tout cela bien distinctement et d'un trait. Constant aura demain sept mois – c'est un salpêtre toujours en mouvement. il était horriblement laid en naissant. ses traits se sont arrangés de la manière la plus gracieuse. sa peau est très blanche. ses yeux doux et tous ses traits sont de la plus grande régularité. tous deux sont blonds. ils se ressemblent un peu entre eux ; mais nullement à leur mère[2] ni à moi, au moins quant à présent. le petit n'a point encore de dents, la petite n'en a que seize. le développement moral de celle-ci nous étonne. nous n'avons pas encore vu d'enfant de cet âge aussi avancé et elle fait le même effet sur toutes les personnes qui apprennent son âge.

Je vous entretiens bien au long de cette marmaille ; mais je pense que vous lui portez assez d'intérêt pour ne pas trouver tout cela ennuyeux. cependant j'aimerais mieux que vous puissiez juger par vous-même si je ne m'abuse pas car je ne crois pas avoir flatté le tableau.

Ma position est toujours la même. je suis même moins avancé que jamais, ainsi qu'auguste[3] a dû vous l'expliquer. l'établissement de l'université en formant de notre école une faculté : nous a beaucoup ravalés. de Colonels que nous étions nous sommes devenus à peu près Caporaux. en effet nous tenions le premier rang dans l'instruction publique comme Professeurs des écoles Spéciales et maintenant nous sommes au onzième. nous ne savons pas encore ce qui en résultera pour les appointements - en attendant les lois restant les mêmes, nous ne savons pas si le gouvernement continuera de nous payer nos 3 000ll d'appointements fixes et sur le boni pour les réceptions et les inscriptions nous continuerons de mettre en réserve le quart pour les frais de l'Ecole comme par le passé et nous donnerons plus à l'université. 1° le 10e pour les frais de l'état-major - 2° Le 20e pour les pensions de retraite. ainsi vous voyez que la perspective n'est pas belle.

rien de nouveau pour la place de M. Lacépède[4]. Depuis qu'il me laisse la totalité de ses appointements, je ne puis rien demander de plus. en effet il ne manque que le titre et le logement qui en serait la conséquence. mais que faire ? - attendre.

J'ai reçu deux lettres d'Auguste ; mais elles étaient d'affaires et j'ignorais le détail dont vous me parlez. Le Ministre[5] lui a fait des fonds pour le quinze du mois qui court et l'a autorisé dans des dépenses que je sollicitais - avez-vous des nouvelles de montfleury[6], de ses nouveaux projets ?

J'ai remis au Ministre la lettre de Madame De Virgile. Il avait reçu par une autre voie la même demande qu'il m'a promis de recommander à M. Saint Pol[7] que cela concerne et il s'est chargé de lui présenter cette lettre.

Nous ne savons pas quelle heureuse veine s'est ouverte pour D.[8], mais il s'est vêtu fort bien. Il a fait ici quelques dépenses. et il est allé s'établir dans sa ferme du côté de Compiègne - c'est au moins ce que le cousin Dumont[9] nous a appris et ce qui nous a été confirmé hier par Mlle B-y[10] que nous voyons quelquefois lorsqu'elle nous amène sa fille.

L'indisposition de mon oncle[11] est de nature à ne pas me laisser espérer une guérison complète. C'est une infirmité qui avec quelques ménagements ne le fatiguera pas trop. nous espérons bien que vos douleurs rhumatismales trouveront un terme au printemps - cet hiver ayant été en général très fâcheux pour toutes les personnes ainsi affectées. nous savions par Auguste le Déplorable état de notre tante <Carin> dont nous plaignons bien le sort pour tout ce qui l'entoure ; car elle-même y est heureusement insensible. Rappelez-nous au souvenir de tous nos parents et recevez de la part d'Alphonsine et de moi les plus tendres embrassements pour vous, mon père[12] et notre bon frère Désarbret[13]. Votre fils C. D.

Quand vous écrirez à ma tante Basilice[14], veuillez nous rappeler à son amitié et lui dire que si les enfants Rocher auxquels elle s'intéresse, ont été placés dans un hospice, ce n'a pu être qu'aux orphelines : que s'ils ont été déposés ils l'auront été à la pitié - que dans l'un ou l'autre des cas, il faut préciser, il faudra déposer 30 francs par tête pour droits de recherches dans chaque hospice dont 20 francs par tête seront rendus si les recherches sont infructueuses.


Notes

  1. Caroline Duméril (l’aînée), née en mars 1807 et Louis Daniel Constant, né en juin 1808.
  2. Alphonsine Delaroche.
  3. Auguste (l’aîné), frère d’AMC Duméril.
  4. La place de professeur au Muséum, dont AMC Duméril assure les cours sans le titre.
  5. Le ministre de la Guerre, Henri Jacques Guillaume Clarke.
  6. Florimond dit Montfleury (l’aîné), frère d’AMC Duméril, veuf en 1808.
  7. Louis Paul Baille de Saint-Pol.
  8. Jean Charles Antoine dit Duméril, frère d’AMC Duméril, deux fois veuf, a une fille de son premier mariage, Elisa, née en 1796, dont il est question à la fin du paragraphe.
  9. Charles Dumont de Sainte-Croix.
  10. Abréviation probable pour Henriette Bruloy.
  11. Jean Baptiste Duval.
  12. François Jean Charles Duméril.
  13. Joseph Marie Fidèle dit Désarbret, frère d’AMC Duméril.
  14. Basilice Duval.

Notice bibliographique

D’après l’original (il existe également une copie dans le livre des Lettres de Monsieur Constant Duméril, 3ème volume, p.26-30)

Annexe

A Madame

Madame Duméril

Petite rue Saint Rémy n°4

A Amiens

Département de la Somme

Pour citer cette page

« Samedi 28 janvier 1809. Lettre d’André Marie Constant Duméril (Paris) à sa mère Rosalie Duval (Amiens) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Samedi_28_janvier_1809&oldid=35557 (accédée le 17 août 2022).

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