Samedi 11 et dimanche 12 mars 1843

De Une correspondance familiale

Lettre d’Eugénie Duméril (Lille) à son cousin et fiancé Auguste Duméril (Paris)

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D’Eugénie à Auguste

Le 11 Mars 1843 11 heures du soir.

Que je suis heureuse, mon cher cousin : j’ai obtenu de papa[1] la permission de vous écrire, et cette fois, j’aurai le bonheur de m’adresser à vous seul. Je vous raconterai que papa m’a proposé de vous envoyer une lettre par Félicité[2], pour que nous puissions nous entendre sur les cadeaux que je voudrais faire à nos chers frères et sœurs, et à Emilie[3] : mais ce soir, j’éprouve une vive joie à vous parler de cette affection qu’il me sera bientôt permis de vous faire connaître : demain, je me lèverai à la pointe du jour, et je pourrai causer avec vous jusqu’à huit heures ; car alors il faudra m’habiller pour aller à la grand-messe.

Comme je verrai Eléonore[4], en sortant, je lui demanderai la permission de recevoir votre réponse, à laquelle Félicité voudra bien mettre l’adresse, et je vous écrirai lundi ce que je ferai lire par papa : mais demain, tous les petits moments dont je pourrai disposer, je veux les consacrer à vous seul. Je sentirai du bonheur à vous dire tout ce que j’éprouve, mon ami, et cependant je suis embarrassée pour vous le faire connaître. Je pense constamment à vous, et je suis souvent troublée à l’idée d’un si grand changement dans mon existence. Ce que je vous avoue ne peut vous faire douter de ma tendre amitié, n’est-ce pas, mon cher cousin ? Quand vous n’auriez deviné depuis longtemps, que mon cœur ne m’appartenait plus, vous auriez su par maman[5] jusqu’à quel point j’étais malheureuse. O mon ami, tout sera bientôt oublié, mais nos pauvres parents resteront fort à plaindre. Papa vient de me demander, en voyant de la lumière dans ma chambre, pourquoi je ne suis pas encore couchée, et il faut que je vous quitte, parce que papa m’entendrait, nos deux chambres étant contiguës. A demain donc.

6 heures 1/2. Je veux d’abord, mon parfait ami, vous parlez d’Emile[6], sur qui maman a cherché à vous inspirer des craintes, et vous dire combien votre confiance m’a vivement touchée. Mais je suis heureuse de pouvoir vous avouer aussi que je vous apporte un cœur tout neuf. En pension, je savais déjà que je plaisais à Emile, et ce qui me le faisait voir avec déplaisir, c’est que ses manières avec moi étaient trop familières. Aussi, en grandissant, je le craignais de plus en plus, et lorsque trois ans plus tard, il m’a déclaré ce que je savais depuis longtemps, je ne lui ai laissé aucun espoir : il a renouvelé souvent ses tentatives, et ma tante Jeannette, qui aime beaucoup tous ses enfants, désirait notre mariage, mais ce qui m’a fait avouer à maman que je ne pouvais souffrir Emile, lorsque je croyais de mon devoir de ne rien cacher, c’est qu’il ne gardait pas avec moi assez de retenue, et je puis vous dire que s’il ne possédait pas cette délicatesse qui fait aimer, il a été cependant forcé de rester constamment très réservé. Il m’a écrit une fois dans mon portefeuille, et comme, à la manière dont il me l’a remis, je m’en suis douté, je me suis hâtée de le porter à maman. Je le voyais très malheureux, mais je voulais le guérir, et j’ai la satisfaction de ne lui avoir jamais laissé le moindre espoir. Cependant il souffrait du caractère de son père comme je souffrais de celui de maman, et, à mon retour à la maison, en me représentant son malheur, je me suis mise à pleurer, et je me reprochais intérieurement de mériter mes chagrins, puisque j’étais insensible à ceux des autres : c’est alors que j’ai dit à maman que je consentirais à épouser Emile, et que j’ai été parfaitement consolée, en lui entendant me répondre que si, dans un an ou deux, nous étions dans les mêmes dispositions, la chose pourrait se faire : j’aimais beaucoup mieux y penser pour une époque éloignée ; mais lorsque, deux ans après, j’ai appris son mariage, j’en ai été fort étonnée[7]. Je n’étais pas encore remise de cette maladie, dont j’avais craint de ne pas revenir, et maman m’a conduite à Alost, pour y prendre Emilie, et nous rendre à Ostende. Emile faisait encore attention à moi, et j’ai su ensuite, par Emilie, que s’il avait eu le moindre espoir, il aurait rompu son mariage. Jusqu’alors il m’avait dissimulé ses défauts, mais lorsque après son mariage, je les ai vus à découvert, combien j’ai remercié Dieu de n’être pas sa femme : j’avais acquis un peu plus de jugement, avec l’âge, et je voyais combien j’aurais été malheureuse de lui appartenir. Emilie, pour qui je n’avais rien de caché, partageait entièrement ma manière de penser, et en voyant que son affection pour moi était bien au-dessus de celle qu’elle portait à son frère, je m’attachais à elle de plus en plus, et véritablement. Voilà ma confession générale, mon bon Auguste. Emile a trouvé le moyen de me parler encore après son veuvage, mais il ne m’inspirait que la pitié, et je n’ai pu m’empêcher de lui rappeler la pauvre Adèle, que j’avais vu mourir, et que j’avais aimée, comme elle méritait de l’être. Quant aux autres demandes que j’ai eues, je n’y ai pas pensé une seule journée, et je croyais que, selon les probabilités, je serais restée fille. Aussi, vous ai-je revu sans émotion, et cependant, j’avais conservé de vous un souvenir fort agréable. J’étais fâchée contre Félicité de ce qu’elle avait craint de m’engager à venir la voir : dès mon arrivée, je le lui ai dit, et je croyais qu’il me serait impossible de m’attacher à qui ne ferait pas attention à moi ; mais cette affection est venue par degrés : d’abord, j’étais très contrariée d’être agacée par vous, et j’y voyais une preuve de votre indifférence : ensuite, dans nos promenades, en revenant du Père-Lachaise, surtout lorsque j’admirais cette bonté qui vous avait fait rester avec Caroline[8], et que je vous trouvais pâle ou triste, mon cœur était tout à vous. Le jour où nous avons été au spectacle, je n’osais ni vous regarder, ni vous parler, et je venais de vous donner le bras, pour la première fois. Vous rappelez-vous aussi tout cela, mon ami ? J’ai beaucoup redouté votre arrivée du mois d’octobre et j’étais indisposée pendant les six jours que vous avez passés près de nous. Maman vous l’a dit, je m’étais soulagée, en parlant de mes chagrins à Emilie, et la crainte m’avait ôté la confiance entière qu’on doit avoir en ses parents. La faute n’était pas toute de mon côté. O mon cher cousin, vous connaîtrez jusqu’à mes moindres pensées, sans que je craigne vos reproches. Il est huit heures et quart, mais avant de quitter la plume, je veux encore ajouter que, malgré tout ce que m’avait dit maman de votre indifférence pour moi, j’aurais causé avec un ami, pendant cette seule promenade que nous avons faite ensemble, si ma situation nouvelle ne m’avait laissé une émotion qui m’ôtait toute parole. Quand je me rappelle que vous avez tant pâli, en voyant entrer maman, je suis encore toute émue. Vous étiez souffrant, ce jour-là, et vous avez si peu mangé ! Lorsque vous m’avez dit, le soir de l’avant-veille du départ, que vous aviez été malade, j’en ai été si vivement affectée, que je craignais de le laisser voir à tout le monde. Mon bon Auguste doit me promettre de faire tous ses efforts pour ne pas s’agiter, lorsque sera arrivée l’époque tant désirée de notre réunion, et c’est à cette condition que je lui serre la main bien tendrement en lui disant au revoir.

2 heures. J’ai été chez Eléonore, en sortant de la grand-messe, et elle m’a engagée à l’aller voir demain, pour que je puisse porter ma lettre à la poste : j’expliquerai le reste à Félicité. Nous venons d’avoir une longue visite de M. et de Mme De Böe, mais j’ai dit à maman que mon intention n’était pas d’aller aux vêpres, et j’espère ne pas être forcée de l’accompagner.

Je veux encore en revenir au sujet de ce matin, mon ami, et je ne vous parlerai pas de l’enfantillage qui m’a fait porter la bourse que vous avez usée : Vous m’avez demandé pourquoi je ne l’avais pas défaite, et je n’ai pas osé vous en dire la raison. J’ai relu dernièrement, pour la première fois, ce journal, dont vous m’aviez donné l’idée au mois d’Octobre : mais comme toutes mes pensées s’y trouvent, il est trop plein de vous, pour que j’ose vous le laisser lire, même étant votre femme. Je le garderai cependant. Je sais, mon ami, que les mariages d’inclination ne sont pas les plus heureux, mais j’aurais beaucoup souffert de faire ce qu’on appelle un mariage de raison. Vous auriez eu pitié de moi, si vous aviez su ce que j’éprouvais à l’idée d’épouser M. Hovelacque. Je pense, mon bon Auguste, que si la durée de l’affection en adoucit la vivacité, elle laisse dans le cœur un bonheur plus parfait peut-être, puisque tout ce qui est extrême nuit à la santé et à la véritable joie. Je ne désire pas vous inspirer de moi une trop bonne opinion, quoique votre affection fasse tout mon bonheur, mais je voudrais pouvoir vous rendre heureux, et partager toutes vos impressions : en cela, mon ami, vous me rendrez l’existence bien chère. Maintenant que vous êtes toujours très occupé, mon désir le plus vif est de vous savoir débarrassé de l’examen que vous passerez à la fin de ce moi-ci. Le temps passe si vite, que les six semaines qui nous séparent seront bientôt écoulées : que nulle pensée pénible ne vous trouble, mon bon Auguste. Songez que vous pourrez compter sur la tendresse filiale que je porterai à nos parents de Paris[9] : dites-vous que je me ferai aimer de notre si bonne mère, en cherchant toujours à lui plaire ainsi qu’à mon oncle. Dites-vous aussi que ce monde, que je fuirais par goût, je m’y habituerai, très certainement, et sachez combien votre affection me rendra heureuse, moi, qui n’ai jamais connu qu’avec Emilie, le bonheur d’avoir, comme on dit, le cœur sur les lèvres. J’espère, mon ami, que vous m’enverrez une longue réponse, et que vous mettrez aussi une double feuille à votre lettre. La première, sera lue par papa, mais la seconde, ne sera que pour moi. Confiez-moi tout ce qui vous occupe : il me semblera être seule avec vous. J’exige cependant, en ma qualité d’amie, que vous ne m’écriviez que lorsque vous n’aurez aucune occupation, car je ne veux pas que, pour me contenter, vous ayez à travailler doublement, afin de rattraper le temps que vous m’auriez donné. Papa ne m’a pas demandé à lire ma lettre, mais il sera content de la connaître, ainsi que votre réponse. Si cela vous est possible, écrivez-moi pour que votre lettre arrive avant le dimanche, jour où je vais chez Eléonore. Je me rappelle, mon ami, la demande que vous m’avez faite, pendant notre promenade : vous vous êtes aperçu, n’est-il pas vrai, qu’au dîner de noces[10], je paraissais triste, pendant que vous étiez entouré de jeunes et jolies demoiselles. Mais je n’étais pas jalouse de Mlle Michelin, si jolie et spirituelle. Je savais très bien que vous la trouveriez coquette, et que votre cœur ne pouvait se donner si facilement. A mon retour de Paris, je ne pensais pas sérieusement à Mlle Emilie, et j’aurais plutôt songé avec déplaisir à Mme Dupont[11], avec qui mon oncle Constant[12] m’avait dit que vous vous étiez promené, peu de temps avant notre arrivée, ce qui avait fait penser à une personne de votre connaissance, vous voyant seul avec elle, que c’était vous qui étiez le futur mari, qui vous promeniez avec la demoiselle en question.

Je sais, mon ami, que votre correspondance avec Mme Dupont a été très suivie, mais il me semble qu’une femme ne saurait avoir trop de réserve, aurait-elle les meilleures intentions du monde. Je tutoie mes deux cousins germains de Lille et Valery Cumont[13]. Cependant je ne voudrais pas leur écrire. Je vous fais ma confession, mon bon Auguste, mais comment pourrais-je être jalouse de celui qui m’a prouvé une affection comme la vôtre ? La lettre que vous m’avez écrite à Lille m’a fait tant de bien, lorsque j’avais été si cruellement éprouvée par maman, et que papa n’avait pas répondu que j’avais les sentiments d’une bonne fille, lorsque maman l’avait interpellé.

Dans un endroit de mon journal, je vous montrerai ce que j’ai souffert à la maison, et c’était la crainte, qui me faisait garder la chambre, au lieu de chercher à adoucir les peines des autres. Quand vous m’avez demandé si je suis disposée à la jalousie, j’ai craint de vous tromper, en me rappelant que mon amie de pension Adèle, dont le jugement est parfait, m’avait dit souvent que la première année du mariage n’est pas la plus heureuse, et que le sentiment qu’on éprouve étant trop exclusif, il est rare qu’il n’occasionne pas la jalousie. Le désir d’avoir la première place dans votre cœur, pourrait-il vous déplaire, mon ami, et pouvez-vous croire qu’il me soit jamais possible de vous attrister par des craintes qui d’ailleurs seraient mal fondées ? J’ose espérer que mon affection ne vous occasionnera jamais de chagrins, et je sais que l’Auguste bien-aimé se trouvera heureux de mon bonheur.

Je crois, mon parfait et cher ami, vous avoir dit ce qu’il me restait à vous faire connaître. Avec quelle émotion je lirai tout ce qui vous concerne, et comme la semaine me paraîtra longue ! Je ne pourrais avoir votre réponse que dimanche, au plus tôt.

Adieu, mon bon Auguste : je vous écrirai demain, ainsi qu’à Félicité, et je termine en vous serrant la main aussi tendrement que je vous aime.

E. Duméril.

Ma santé est parfaite ; ne manquez pas de me parler de la vôtre. Je compte que vous me direz l’exacte vérité.


Notes

  1. Auguste Duméril l’aîné.
  2. Félicité Duméril, sœur d’Eugénie, qui a épousé Louis Daniel Constant Duméril, frère d’Auguste
  3. Emilie Cumont, fille de Jean Charles Cumont et de Jeannette Declercq. Ils habitent à Alost en région flamande (Belgique).
  4. Eléonore Vasseur, cousine d’Eugénie, fille d’Angélique Cumont et de Léonard Vasseur, qui sert d’intermédiaire pour le courrier.
  5. Alexandrine Cumont, épouse d’Auguste Duméril l’aîné, s’est vivement opposée à ce mariage.
  6. Emile Cumont, cousin d’Eugénie, frère aîné d’Emilie.
  7. Emile Cumont épouse Adèle De Boë, amie de pension d’Eugénie.
  8. Caroline Duméril, fille de Félicité.
  9. André Marie Constant Duméril et son épouse Alphonsine Delaroche.
  10. Noces de Charles Auguste Duméril, frère d’Eugénie, avec Alexandrine Brémontier, célébrées en 1841 à Paris.
  11. Léonide Duval (1814-1885), qui a épousé Alphonse Dupont en 1832.
  12. André Marie Constant Duméril.
  13. Valéry Cumont est le frère d’Emile et Emilie dont il est question plus haut.

Notice bibliographique

D’après le livre de copies : lettres de Monsieur Auguste Duméril, 1er volume, « Lettres particulières d’Auguste à Eugénie et d’Eugénie à Auguste, du 26 Août 1842, au 22 Avril 1843, et lettres de Félicité à Eugénie et d’Eugénie à Félicité dans lesquelles ces lettres particulières étaient toujours envoyées », p. 231-243

Pour citer cette page

« Samedi 11 et dimanche 12 mars 1843. Lettre d’Eugénie Duméril (Lille) à son cousin et fiancé Auguste Duméril (Paris) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Samedi_11_et_dimanche_12_mars_1843&oldid=35305 (accédée le 14 août 2022).

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