Samedi 10 juin 1916 (A)

De Une correspondance familiale

Lettre d’Emilie Mertzdorff (Paris), épouse de Damas Froissart à son fils Louis Froissart (Camp de La Braconne)

original de la lettre 1916-06-10A pages 1-4.jpg original de la lettre 1916-06-10A pages 2-3.jpg


29, RUE DE SÈVRES, VIE[1]

10 Juin 16

Mon cher Louis,

Ta carte de Jeudi que nous recevons ce matin nous fait bien plaisir. Quel bonheur de te savoir mieux, bien même, puisque tu as pu reprendre ton service sans trop de fatigue.

Depuis ma dernière lettre, nous avons passé ici par de cruelles émotions : je t'avais dit que Suzanne[2] nous avait déjà inquiétés beaucoup Mardi, puis qu'elle paraissait un peu mieux Mercredi. La consultation du DocteurMarfan Jeudi soir a été navrante. Il a dit textuellement à Lucie[3] que la méningite n'était pas encore absolument déclarée mais était à l'état de menace grave, qu'il n'y avait néanmoins pas d'issue fatale à craindre dans les 48 heures, mais qu'on pouvait redouter une aggravation ensuite. Il a envoyé rédigé séance tenante un certificat qui permettra à Henri de venir. Il a conclu en donnant une petite médication dans le succès de laquelle lui-même paraissait avoir peu de confiance. Tu imagines quel coup cela a porté à la pauvre Lucie, quelque préparée qu'elle fût à envisager la situation comme grave. Elle a très-bien compris que Marfan considérait la chère petite Suzette comme perdue ou peu s'en faut. Elle est d'ailleurs, cette vaillante Lucie, d'un courage, d'une force d'âme peu communs.

Elle a tout de suite décidé de faire faire à Suzanne sa première communion et a fait demander hier le bon Abbé[4] qui fait le catéchisme et que Suzanne connaît bien. C'est lui qui est le confesseur d'AM[5]. Il a un peu causé avec elle hier après-midi, l'a confessée et ce matin il lui a apporté la communion. Tout cela s'est fait très doucement, avec calme et sans émotion pour la petite malade qui a cependant bien compris ce qu'elle faisait, mais n'y voit qu'un élément de guérison. Il y a un petit soupçon d'amélioration aujourd’hui. Suzanne a mangé mieux et on attache grande importance à ce qu'elle soutienne ses forces si diminuées déjà. Le médecin[6] que s'est adjoint M. Barth, parce qu'il ne pouvait la suivre d'assez près, a dit à Lucie ce matin en s'en allant : « La médication produit peut-être un peu d'effet, on peut enregistrer une petite amélioration ; néanmoins il convient de ne pas s'exagérer la chose afin de n'avoir pas de déception trop grande si cette amélioration ne durait pas. » Tu vois si c'est encourageant ! La pauvre Lucie, malgré tout son courage, est bien fatiguée, elle n'en peut plus. Nous avons pris hier une garde, mais je crains qu'elle ne soit pas fort intelligente. Elle constitue tout de même un soulagement pour les nuits.

Il paraît que ton papa[7] t'écrit de son côté. Pour ne pas faire double emploi, je m'arrête et t'embrasse tendrement, cher enfant.

Emy

T'ai-je dit que M. du Roure[8] nous a annoncé il y a quelques jours les fiançailles de Madeleine sa fille aînée ?


Notes

  1. Adresse imprimée.
  2. Suzanne Degroote, 7 ans.
  3. Lucie Froissart, épouse d’Henri Degroote et mère de Suzanne.
  4. L’abbé Marcel Pératé.
  5. Anne Marie Degroote, sœur aînée de Suzanne.
  6. Probablement le docteur Grenier.
  7. Damas Froissart.
  8. Edouard Du Roure.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Samedi 10 juin 1916 (A). Lettre d’Emilie Mertzdorff (Paris), épouse de Damas Froissart à son fils Louis Froissart (Camp de La Braconne) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Samedi_10_juin_1916_(A)&oldid=53695 (accédée le 4 juillet 2022).

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