1792 - Saint-Domingue / Haïti

De Une correspondance familiale
(Redirigé depuis Saint-Domingue / Haïti)



Une branche de la famille Castanet exploite des plantations à Saint-Domingue à l’époque de la Révolution française. Deux lettres d’Honoré Castanet (1erfévrier et novembre 1792) relatent les événements survenus alors dans cette colonie.

À la fin du XVe siècle, l’île montagneuse aux reliefs couverts d’une forêt tropicale très dense, où vivaient plus d’un million d’Indiens, est conquise militairement par Christophe Colomb, qui lui donne le nom d’Hispaniola (« Petite Espagne »). La population autochtone, convertie de force au christianisme et obligée à travailler dans les mines pour extraire de l’or, est anéantie en quelques décennies. L’importation d’esclaves africains est alors pratiquée à grande échelle pour fournir de la main-d’œuvre.

Les Français, présents dans les îles de la Caraïbe (Martinique et Guadeloupe) depuis 1635, s’approprient en 1697 la partie occidentale d’Hispaniola ; un traité reconnaît bientôt la colonie française de Saint-Domingue. Ce sont les côtes espagnoles que les navires venant d’Europe, comme celui Honoré Castanet, découvrent d’abord. Avec le nouvel élan donné à la culture de la canne, le besoin de bras pour travailler la terre pousse les colons à intensifier la traite : il arrive chaque année 30 000 esclaves d’Afrique. La violence particulière infligée aux esclaves à Saint-Domingue, les mauvais traitements, le travail forcé, la malnutrition, causent une très grande mortalité qui accroît encore la nécessité d’une importation massive d’esclaves pour maintenir la force de travail. En 1789 on recense plus de 500 000 esclaves pour une population blanche bien moindre (40 000) et 30 000 gens de couleur, issus de la cohabitation des Français avec les femmes esclaves ; Cap-Français (Le Cap) compte alors 15 000 résidents, dont moins du quart sont blancs.

La France impose à sa riche colonie de Saint-Domingue un monopole commercial (l’exclusif) qui lui interdit un libre commerce plus lucratif avec ses voisins, et elle prévient tout mouvement en faveur de l’indépendance. Dans ce but, le pouvoir est partagé entre deux autorités rivales : civile (intendant) et militaire (gouverneur), et, afin de renforcer les liens avec la métropole, les enfants des colons doivent quitter l’île et venir en France pour y suivre des études supérieures. Mêmes lorsqu’ils sont libres, les gens de couleur sont socialement et politiquement exclus par les Blancs. Ils représentent cependant une force économique importante et constituent la majorité des forces armées coloniales que les colons ont désinvesties. Si quelques très riches planteurs vivent en France, les propriétaires de plantations produisant de l’indigo, du coton, du sucre ou du café vivent dans la colonie : c’est le cas des Castanet (et de leur associé Barrillon). Malgré le racisme qui soude la communauté blanche, les petits Blancs des villes manifestent une certaine hostilité aux grands Blancs propriétaires terriens. Au moment de la Révolution, ce clivage est réactivé, et grands Blancs royalistes et petits Blancs favorables aux idées nouvelles s’opposent.

Le système colonial esclavagiste persiste malgré l’idéologie égalitaire de la Révolution. À Paris, le jeu des influences, celle des colons conservateurs ou celle des gens de couleur soutenus par des libéraux, oriente selon les moments les lois et les décrets vers plus ou moins d’égalité entre les communautés. À six semaines de là par mer (le voyage d’Honoré Castanet dure 45 jours), à Saint-Domingue, les oppositions s’exaspèrent entre les trois populations (esclaves, Blancs, métis) et les affrontements entre elles, simultanés, tournent aux pires exactions, carnages et tortures.

En mai 1790 un décret de l’Assemblée coloniale de Saint-Domingue, dans le port de Saint-Marc, pose les bases d’une Constitution séparatiste. Autour de l’assemblée séparatiste de Saint-Marc les libres de couleur deviennent acteurs du conflit, et poursuivent leur insurrection malgré l’exécution de leur chef Vincent Ogé au Cap (février 1791).

En août 1791, se sont les Noirs qui se révoltent, dans la plaine du Nord, riche région de canne à sucre. Les esclaves (100 000 révoltés environ) protestent contre leurs conditions de vie ; ils réclament la fin des mauvais traitements et l’application du Code noir promulgué sous Louis XIV, non respecté. Ils sont persuadés que le roi de France les soutient et demandent à négocier avec le gouverneur Blanchelande. Ils font de nombreux prisonniers et leur tactique de guérilla dans les zones montagneuses qui entourent Cap-Français rendent la région dangereuse d’accès aux Blancs. À la mi-décembre 1791 « le mal est à son comble » écrit Honoré Castanet. Fin décembre les prisonniers Blancs sont libérés et escortés jusqu’au Cap par Toussaint (bientôt connu sous le nom de Toussaint Louverture). Mais toute négociation est rejetée par les colons et à la mi-janvier 1792 la guerre reprend dans le Nord, avec un nouvel objectif, plus large : la fin de l’esclavage. Un groupe, sous la direction de Jean-François, s’empare d’Ouanaminthe ; un autre, sous la direction de Biassou s’approche de Cap-Français. Ils maintiennent des postes militaires des Gonaïves au plateau central en passant par Plaisance (paroisse des Castanet). Les rebelles abolissent localement l’esclavage et tissent des liens avec la partie espagnole de l’île, où ils peuvent trouver armes et ravitaillement.

Par ailleurs, le droit de vote accordé par l’Assemblée Constituante aux gens de couleur en mai 1791 est contesté à Saint-Domingue. En juillet les gens de couleur autour de Port-au-Prince réclament l’application de la loi et, devant le refus, mènent une rébellion armée sous le commandement de Louis-Jacques Beauvais. Pendant ce temps, à Port-au-Prince, grands Blancs et petits Blancs s’affrontent. Finalement les Blancs inquiets de la situation insurrectionnelle dans le Nord reconnaissent les droits civiques des gens de couleur et l’agitation se calme dans la région ouest.

Le 24 septembre 1791 une nouvelle loi remet en cause les droits civiques des métis ; trois commissaires civils sont envoyés à Saint-Domingue pour suivre l’application de la nouvelle loi. Ils arrivent à Cap-Français le 22 novembre 1791 ; ils sont sans pouvoir et repartent bientôt.

En avril 1792, une autre loi votée par l’Assemblée Législative garantit les droits civils et politiques de tous les hommes libres. Saint-Domingue accepte cette loi pour les gens de couleur, mais réaffirme l’esclavage. Le gouverneur Blanchelande travaille, à l’Ouest et au Sud, à la réconciliation de tous les Blancs et des gens de couleur. À l’été 1792, après des mois de guérilla, les rebelles du Nord cherchent, vainement, un accord avec les Blancs et reprennent leur rébellion.

De nouveaux commissaires sont envoyés pour veiller au respect de la loi, en Martinique (Rochambeau) et à Saint-Domingue (Jean-Antoine Ailhaud, qui repart peu après, et des brissotins Etienne Polverel et Léger Félicité Sonthonax). La nouvelle commission civile qui arrive au Cap-Français le 18 septembre 1792 doit procéder à la mise en place de nouvelles assemblées désignées par un électorat multiracial. Les commissaires ont pouvoir de déporter en France les opposants : c’est le sort du gouverneur Blanchelande en 1792 et, en 1793, de son successeur le général Jean Jacques d'Esparbès. Mais l’esclavage n’est pas remis en cause. En Martinique Rochambeau et ses hommes sont empêchés de débarquer et Sonthonax et Polverel le nomment gouverneur général de Saint-Domingue (21 octobre 1792).

En octobre 1792 Polverel inspecte Port-au-Prince à l’Ouest et Sonthonax Cap-Français au Nord, où le régiment Blanc, réticent à compter également des métis, provoque une fusillade. Les commissaires se heurtent à l’hostilité des grands propriétaires qui chercheraient plutôt l’appui des britanniques. Etienne Laveaux mène avec les troupes françaises de durs combats contre les bandes d’esclaves dans les zones montagneuses autour de Dondon ; la place fortifiée de Toussaint, La Tannerie, est investie en janvier 1793. Des colons reviennent sur leurs terres. Honoré Castanet meurt des suites de ses blessures.

Après un épisode d’annexion des Antilles françaises et de Haïti par les anglais (1793-1795), Toussaint Louverture devient gouverneur de Saint-Domingue (1797), mène une guerre d’extermination contre les mulâtres dans le sud (1799), annexe la partie espagnole de l’île, est nommé gouverneur à vie (1801), avant d’être arrêté et déporté en France (juin 1802). L’île, pour un temps unifiée sous la conduite de Dessalines, proclame son indépendance (1803). En 1844 elle est définitivement scindée en deux états : Haïti (anciennement Saint-Domingue) et la République dominicaine.

Les éléments de cette monographie sont empruntés à Madison Smartt Bell, Toussaint Louverture, biographie traduite de l’américain par Pierre Girard, Actes Sud, 2007 ; Michel Dorigny et Bernard Gainot, Atlas des esclavages, cartographie de Fabrice Le Goff, éditions Autrement, 2006 ; Yves Benot, La Révolution française et le fin des colonies, La Découverte, 1988 (la carte en annexe provient de cet ouvrage).

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Carte de Saint-Domingue (d'après Y. Benot).jpg Haïti (d'après Yves Benot, Op. cit.)


Pour citer cette page

« 1792 - Saint-Domingue / Haïti », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), URI: https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=1792_-_Saint-Domingue_/_Ha%C3%AFti&oldid=54164 (accédée le 26 juin 2022).

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