Mercredi 5 octobre 1870

De Une correspondance familiale


Lettre d’Auguste Duméril (Paris) à son frère Louis Daniel Constant Duméril et son épouse Félicité Duméril (Morschwiller)


livre de copies, vol. 2, p. 621 (lettre 1870-10-05).jpg livre de copies, vol. 2, p. 622 (lettre 1870-10-05).jpg livre de copies, vol. 2, p. 623 (lettre 1870-10-05).jpg livre de copies, vol. 2, p. 624 (lettre 1870-10-05).jpg


5 Octobre 1870.

Ne sachant pas, mes chers amis, si mon n° 7 (29 Septembre), expédié par voie de ballon monté, ni si la carte, jetée à la boîte le 28 Octobre[1], pour être confiée à un ballon non monté, vous sont parvenues[2], je cherche aujourd’hui à profiter du ballon, non monté, qui doit partir demain. Par ce ballon, partira certainement une lettre d’Adèle[3] à son mari, car elle l’a remise à M. Citerne, qui la confiera à un employé des postes, à qui il en a déjà remis, et par la voie duquel le départ (sinon l’arrivée, bien entendu), est assuré. Il paraît, en effet, que, en raison du nombre considérable de lettres, que les parisiens veulent faire voyager, par les ballons montés, ce sont surtout, et tout d’abord, les lettres, confiées à des agents de la poste, par leurs connaissances, qui sont expédiées, et beaucoup restent en retard. Au petit bonheur. Il serait vraiment bien fâcheux, cependant, de ne pas chercher à profiter d’une si merveilleuse invention, pour donner de ses nouvelles. Des miennes, je n’ai pas grand’chose de nouveau à dire. Samedi dernier, Lecointe a constaté, dans le ventre, une très petite quantité d’eau. La gêne dans la circulation veineuse, qui reste toujours la même, et qui empêche la diminution de volume des membres inférieurs, faisait prévoir qu’il en serait ainsi, et déjà, le surlendemain de mon arrivée d’Alsace, Barth, dans la consultation, avait dit que de l’eau devrait s’épancher dans le ventre. Que deviendra ce petit épanchement ? Je l’ignore : il peut rester stationnaire, comme il peut augmenter. Ce qui m’est le plus pénible, actuellement, c’est l’essoufflement qui accompagne tout petit effort musculaire, et qui contribue, plus que le poids des jambes et la raideur des jarrets, à rendre fatigantes les petites promenades que je fais dans ma ménagerie[4]. Mes nuits ne sont pas aussi bonnes que j’aurais pu l’espérer, après la diminution, très marquée, de ma petite bronchite et de l’expectoration qui en était la conséquence, et qui ne se fait plus que vers la pointe du jour. Je suis, en effet, réveillé plusieurs fois la nuit, et, à chaque fois, je tousse plus ou moins longtemps, sans expectoration. Malgré un appétit presque nul, je mange vraiment assez bien, avec plus ou moins de plaisir, et mes digestions se font bien, ce qui est un grand point, car il faut que je récupère un peu, par là, ce que je perds d’autre part. Lecointe trouve que l’arsenic, en agissant sur le sang, qui colore un peu davantage mes lèvres, mes gencives et le dedans de mes paupières, commence à exercer une action favorable, mais il ne me cache pas que ce sera très long. Puisse-t-il dire vrai, et qu’il n’y ait qu’à attendre. Je dois dire que, malgré cet état de santé, et toutes nos cruelles préoccupations, mon esprit reste très libre, et je ne me laisse point abattre, fort différent, en cela, de notre beau-frère[5], qui, malgré son ardeur à monter ses gardes sur les remparts avec Paul[6], est tout à fait démoralisé. Ici, mère, enfants[7], et grand’mère[8] vont bien.

On se porte bien chez les Desnoyers, où l’on a de bonnes nouvelles régulières de Julien[9]. Les femmes de professeurs, avec Mmes Desnoyers[10] Brongniart[11] et Aglaé[12], viennent, au moyen d’une cotisation de 25 F par mois, d’établir, dans l’ancienne maison de M. Serres[13], une ambulance, où le Val de Grâce a envoyé hier 12 blessés, en voie de guérison et avec bon appétit (il y a 12 lits, 2 sœurs et un infirmier).

Pour en revenir à moi, je dois ajouter que, lorsqu’on me voit en place, on me trouve généralement assez bonne mine : mon teint, dit Adèle, est bien meilleur qu’à mon retour d’Alsace. J’ai passablement maigri ; il ne faut pas vous préoccuper pour notre alimentation. Le boucher nous donne de la viande tous les 2 jours, et nous mangeons cheval et porc.

Adèle a prié son mari, par la lettre que le ballon monté doit emporter demain, de vous écrire, pour vous donner de nos nouvelles.


Notes

  1. Lire : septembre.
  2. Voir le récapitulatif des lettres envoyées dans le livre de copies : Lettres de Monsieur Auguste Duméril, 2e volume, page 594.
  3. Adèle Duméril, épouse de Félix Soleil (alors à Chaumont).
  4. La ménagerie du Jardin des Plantes de Paris.
  5. Charles Auguste Duméril.
  6. Paul Duméril, fils de Charles Auguste.
  7. Adèle Duméril et ses enfants Marie, Léon et Pierre Soleil.
  8. Eugénie Duméril, épouse d’Auguste Duméril et mère d’Adèle.
  9. Julien Desnoyers.
  10. Jeanne Target, épouse de Jules Desnoyers.
  11. Catherine Simonis, épouse d’Edouard Brongniart.
  12. Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards.
  13. Etienne Renaud Augustin Serres (1786-1868), professeur d’anthropologie au Muséum.

Notice bibliographique

D’après le livre de copies : Lettres de Monsieur Auguste Duméril 2me volume (pages 621-624)

Pour citer cette page

« Mercredi 5 octobre 1870. Lettre d’Auguste Duméril (Paris) à son frère Louis Daniel Constant Duméril et son épouse Félicité Duméril (Morschwiller) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Mercredi_5_octobre_1870&oldid=52345 (accédée le 15 août 2022).

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