Mercredi 13 et jeudi 14 juillet 1870

De Une correspondance familiale


Lettre d’Eugénie Desnoyers (Paramé) à son époux Charles Mertzdorff (Vieux-Thann), avec un mot d’Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards


original de la lettre 1870-07-13 pages1-4.jpg original de la lettre 1870-07-13 pages2-3.jpg


Paramé

Mercredi 9 h /2

Mon cher Charles,

Il faut faire appel à tout ce qu'on possède de sagesse pour être raisonnable en pensant que pendant 30 heures tu vas voyager pour t'éloigner de nous[1]. Mais il faut s'incliner devant un devoir à accomplir, et lorsqu'on a fait ce que la conscience vous dit de faire on jouit doublement du bonheur d'être ensemble. Nos bonnes petites filles[2] ont eu encore le cœur bien gros lorsqu'elles sont remontées en voiture, je les ai bien câlinées, nous sommes allées faire partir nos deux dépêches pour qu'on t'attende demain soir à 10 h à Thann, puis nous sommes rentrées dans notre maison sans le bon père. Les petites larmes se sont séchées, j'ai fait courir un peu au jardin, on s'est habillé et à 6 h on se plongeait dans la vague écumante ce qui a fait beaucoup de bien, elles ont bien dîné, on a fait un tour de plage, et les voilà qui dorment bien raisonnablement ces bonnes petites chéries.

Une première dépêche de M. Duméril[3] m'est arrivée à 8 h disant que tout était calme à Morschwiller, mais à l'instant arrive celle de M. Heuchel[4] disant ce que tu sauras demain avec détail, que les grévistes ont forcé nos ouvriers à sortir de la fabrique. Ah mon Dieu que de préoccupations ! Que vas-tu pouvoir faire ! Je t'en prie sois prudent, tu sais qu'il y a des moments où la foule ne respecte rien pas même ceux qui font tout pour le bien public. Je t'embrasse, que le bon Dieu te protège

EM.

Jeudi       

Bonjour, mon pauvre ami, comme tu dois être fatigué, toujours rouler et je ne puis t'aider en rien. Ce matin, d'après ta permission, je me suis permis de décacheter les lettres arrivées à ton adresse, et j'ai dévoré les détails qu'elles contenaient. Merci à ce bon oncle qui a eu l'attention de m'envoyer une dépêche ; je le reconnais bien là, et je l'en remercie du fond du cœur, ainsi que de beaucoup d'autres choses, car ce cher oncle a eu tout le poids de l'émotion, de la responsabilité et au milieu de tout cela son affection voulait nous tranquilliser dans l'éloignement et nous laisser jouir du séjour au bord de la mer. Espérons que l’ordre va se rétablir et que tous ces agitateurs laisseront les bons ouvriers reprendre leur travail.

Les nouvelles de M. Auguste[5] sont moins bonnes. Que de douleurs et comme on est attristé en songeant à ces pauvres parents.

Bulletin de Paramé : nuit du Mercredi bonne, sommeil profond à beau rivage. 6 h /2 ; debout, vite on s'habille, on avale son déjeuner, et tante[6], mère et fillettes vont à la messe, c'était une partie arrangée la veille, et la petite Emilie a voulu aussi aller prier <à> l'église ; Puis tante a eu la bonne idée d'aller avec les enfants prendre mesure à un petit garçon de la femme du facteur. Au retour l'oncle[7] nous a fait admirer à l'aide du microscope les merveilles des infiniment petits, Marie et Emilie ont fait une dictée ; Jean[8] et Emilie ont joué ; le bain s'est pris à 10 h /2 ; on vient de bien déjeuner ; oncle Alphonse est partie en compagnie de M. Vaillant et de pioche faire un grand tour à la recherche des petites bêtes. Aglaé et moi nous allons en profiter pour emmener Cécile, Estelle[9] et les enfants faire un tour à St Malo et à St Servan, car on ne sait jamais si on en retrouvera l'occasion, témoin ce qui t'arrive.

Le temps est calme, la mer baisse encore ; des petites voiles se montrent à l'horizon.

Adieu, mon cher Ami, j'espère qu'à ton arrivée tu n'auras pas trop d'ennuis, charge-toi bien de toutes mes amitiés pour oncle et tante Georges[10]. Tes petites filles t'embrassent bien fort, elles jouent avec Jean et moi je t'embrasse comme tu sais toute à toi

Eugénie M

J'espère que tu trouveras tout bien dans la maison, dis bien des choses à Nanette et à Thérèse[11] de ma part, je suis sûre qu'elles vont te bien soigner.

Je vous embrasse bien fort mon cher petit frère et souhaite votre prompt retour   

A. M. Edwards    

Approuve l'écriture ci-dessus

Eugénie M


Notes

  1. Charles Mertzdorff quitte précipitamment Paramé pour l’Alsace, agitée d’intenses mouvements sociaux.
  2. Marie et Emilie Mertzdorff.
  3. Louis Daniel Constant Duméril.
  4. Georges Heuchel, le « bon oncle ».
  5. Auguste Duméril.
  6. Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards.
  7. Alphonse Milne-Edwards.
  8. Jean Dumas.
  9. Cécile, bonne des petites Mertzdorff ; Estelle, domestique chez les Milne-Edwards.
  10. Elisabeth Schirmer et son époux Georges Heuchel.
  11. Annette et Thérèse Neeff, domestiques chez les Mertzdorff.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Mercredi 13 et jeudi 14 juillet 1870. Lettre d’Eugénie Desnoyers (Paramé) à son époux Charles Mertzdorff (Vieux-Thann), avec un mot d’Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Mercredi_13_et_jeudi_14_juillet_1870&oldid=51668 (accédée le 20 août 2022).

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