Mardi 26 avril 1881 (B)

De Une correspondance familiale


Lettre d’Émilie Mertzdorff (Paris) à son père Charles Mertzdorff (Vieux-Thann)

original de la lettre 1881-04-26 pages 1-4.jpg original de la lettre 1881-04-26 pages 2-3.jpg


26 Avril 1881

Mon Père chéri,

Ce n’est pas ce petit chiffon de papier couvert de ma trop vilaine écriture qui mérite l’honneur d’une lettre recommandée quoique cependant toutes les tendresses et tous les témoignages d’affection qu’il est chargé de te porter aient bien plus de prix à mes yeux que les papiers d’oncle[1] dont j’ignore du reste la valeur ; [certes] l’affection est bien sûre d’arriver toujours à son but quand et de ne pas se tromper de chemin.

Nous sommes arrivés cette nuit à 1h ayant quitté Launay par une pluie battante ce qui nous a empêchés de regretter autant la campagne que si le soleil avait lui. La journée de Lundi a été d’ailleurs la seule vraiment mauvaise, car Dimanche la journée a été aussi belle que la matinée avait été pluvieuse. Nous avons pu cependant sortir pour cueillir d’énormes bottes de fleurs que nous avons distribuées ce matin. Tante Louise[2] a eu la plus large part comme c’était juste, puis bonne-maman Trézel[3] et Marie[4] ont eu aussi leurs bouquets et j’ai réservé quelques fleurs pour les porter demain à Marie Flandrin, elle a si peu de plaisirs que toutes les attentions, même les plus petites la touchent beaucoup. Hier oncle et moi nous avons passé notre matinée à ramoner et réparer le poêle de la salle à manger où des abeilles avaient élu domicile l’été dernier et qui était encombré de cire fondue et d’abeilles frites dans le miel. Nous avons ensuite abattu un arbre dans le jardin puis oncle a raccommodé une [gourde] tu vois qu’il n’est jamais resté oisif. Je ne sais pas quel est le corps de métier qu’il n’ait pas exercé : serrurier, menuisier, ramoneur, fumiste, plombier, bûcheron, jardinier, horloger, colleur de papier, ébéniste, accordeur de piano &&& c’est bien agréable d’avoir tant de cordes à son arc.

Nous arrivions si tard dans la nuit, qu’il avait été convenu que Marthe[5] coucherait encore ici et ce matin nous l’avons conduite à sa maman qui, comme tu le supposes, n’a pas été fâchée de la revoir et l’a retrouvée en fort bon état. Après le déjeuner nous avons fini de ranger nos affaires puis nous avons été chez Marie. Là nous avons éprouvé une grande surprise : j’ai cru un instant qu’on m’avait changé ma nièce[6] ; mais il paraît que ce gros poupon rose et frais avec de bonnes joues, une figure bien modelée et potelée est bien Mlle Jeanne de Fréville ; c’est extraordinaire combien les changements sont grands chez les enfants en 10 jours, je t’assure qu’elle n’est plus la même, elle est maintenant tout à fait gentille, que sera-ce donc quand tu la reverras. Et la maman ! elle a une mine aussi fraîche et aussi rose que celle de sa fille et pour le moment elle est désolée de son embonpoint qui l’empêche d’entrer dans aucune de ses robes. Enfin puisqu’on dit qu’abondance de bien ne nuit jamais, il faut nous réjouir, et il vaut mieux en effet qu’elle soit tombée dans cet excès-là plutôt que dans l’excès contraire si l’on ne s’occupe toutefois que de la maman car pour les robes, il leur serait beaucoup plus avantageux [d'être très larges]

Demain on aura un très vaste dîner de famille. Tante[7] a pensé qu’il serait amusant, avant qu’il fasse trop chaud, de danser un peu le Mercredi soir comme nous faisions autrefois, aussi elle a invité à dîner outre la famille classique Marthe Buffet et Rachel[8]. Les Allain[9] et J. Brongniart[10] viendront le soir, tu comprends si l’on sera gai. Tout à l’heure oncle a invité un des officiers[11] du Travailleur tout nouvellement marié qui viendra aussi dîner avec sa femme.

Je ne trouve plus que ce tout petit espace blanc pour te dire que je t’embrasse aussi fort que je t’aime et que j’embrasse aussi bon-papa et bonne-maman[12]. Marie a reçu leur lettre, elle est bien contente de penser qu’elle les verra bientôt et moi aussi, comme tu le penses. Voudras-tu leur dire que l’adresse de Mme  Albanel[13] est : 28 rue de Trévise.

Émilie


Notes

  1. Alphonse Milne-Edwards.
  2. Louise Milne-Edwards, veuve de Daniel Pavet de Courteille, mère de Marthe.
  3. Auguste Maxence Lemire, veuve de Camille Alphonse Trézel.
  4. Marie Mertzdorff-de Fréville, sœur d’Émilie.
  5. Marthe Pavet de Courteille.
  6. Jeanne de Fréville.
  7. Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards.
  8. Rachel Silvestre de Sacy.
  9. La famille d’Émile Allain.
  10. Jeanne Brongniart.
  11. Édouard Auguste Jacquet, époux de Marie Camille Honorine Pasquier.
  12. Louis Daniel Constant Duméril et son épouse Félicité Duméril.
  13. Marie Henriette Paviot de Sourbier, épouse de David Jérôme Natalis Albanel.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Mardi 26 avril 1881 (B). Lettre d’Émilie Mertzdorff (Paris) à son père Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Mardi_26_avril_1881_(B)&oldid=52313 (accédée le 14 août 2022).

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