Mardi 11 décembre 1877

De Une correspondance familiale

Lettre de Marie Mertzdorff (Paris) à son père Charles Mertzdorff (Vieux-Thann)

original de la lettre 1877-12-11 pages 1-4.jpg original de la lettre 1877-12-11 pages 2-3.jpg


Paris le 11 Xbre 77.

Je commence par te remercier mon Père chéri, pour la bonne longue lettre que j’ai reçue hier ; enfin te voilà bien il ne nous reste qu’à faire des vœux pour que les douleurs ne te reprennent plus et surtout qu’elles ne t’empêchent pas de te mettre bientôt en route pour finir l’année avec nous. Voilà enfin le froid arrivé, depuis deux jours il gèle mais aussi il fait un temps splendide de sorte qu’on ne peut pas se plaindre. Dimanche tu as eu une lettre en 2 parties : j’étais si bien en train de déchiffrer avec Jeanne Brongniart qu’Emilie[1] s’est chargée de finir mon épître commencée.

Hier Lundi j’ai été chez M. Flandrin[2], on avait une bosse nouvelle et si grande si grande qu’elle m’a donné bien de la peine, je t’assure. J’étais à côté de Mlle Bastien l’amie de Jeanne Buffet et nous n’avons fait que gémir tout le temps. C’était la 1ère fois que je réduisais les proportions.
En rentrant j’ai fait un peu de piano puis j’ai taillé une 3e robe pour mon bébé ou plutôt pour le bébé de ma filleule[3]. Enfin après le dîner j’ai fait mon devoir de chimie que je présenterai ce soir à oncle[4] pour qu’il me le corrige ; cela m’amuse beaucoup qu’il soit mon professeur, mais c’est un professeur très sévère qui aime les phrases très bien construites.
Ce matin j’ai pris mes 3 leçons : dessin[5], piano (Mlle Poggi) et français. Mlle Bosvy[6] m’a apporté les œuvres d’Horace et j’ai lu avec elle son art poétique en le comparant à celui de Boileau.

C’est aujourd’hui Mardi, nous ne sortirons pas, par contre c’est le jour des visites ; Mme Clavery[7] est déjà en bas. Bonne-maman Desnoyers[8] est ici pour toute la journée.

Pendant que j’étais hier au cours de dessin oncle qui avait à faire rue de Rome a emmené Emilie et pendant qu’il allait chez son dessinateur il a déposé Mumele chez Mme Lafisse[9] ; Hortense[10] paraît-il est très enrhumée et ne sort pas.
Puisque je te parle de ma sœur je vais te dire qu’elle travaille beaucoup en ce moment. Cependant elle ne se fatigue pas car elle continue à avoir une mine resplendissante.

Ici on est toujours très préoccupé de la politique[11] ; il paraît que le commerce ne va pas du tout on n’entend que des plaintes et dans le quartier la misère est générale ; il y a beaucoup beaucoup d’ouvriers sans ouvrage surtout des mégissiers et des tanneurs qui d’ordinaire sont fort bien payés. Avec cela les pauvres sœurs n’ont pas d’argent et cherchent en vain des dames quêteuses. Le bureau de bienfaisance, comme elles sont des sœurs, leur enlève successivement ce qu’il avait coutume de leur donner aussi le mois dernier ont-elles calculé qu’elles avaient 0 F 30 centimes à donner tous les mois à chacun des pauvres malades qu’elles visitent. C’est vraiment affreux elles sont désolées car c’est bien triste d’aller voir des gens qui ont besoin de tout et de ne rien pouvoir leur donner. Et nous, nous nous creusons la tête pour savoir ce qui pourrait bien nous faire plaisir pour le jour de l’an et nous sommes déjà si gâtées que nous ne trouvons même pas. Je viens d’être dérangée par les visites mais je ne m’en plains pas car c’était Paule[12] puis Marthe Buffet et sa maman[13]. Adieu, mon Père chéri, je t’embrasse de toutes mes forces, ta fille bien étourdie qui n’a pas encore pensé à t’envoyer la bande du journal !

Inutile après cela de signer. J’embrasse bien fort bon-papa et bonne-maman[14] et je suis bien heureuse d’apprendre que tante Marie[15] va mieux.

Nous n’avons pas encore vu Georges[16].


Notes

  1. Emilie Mertzdorff (« Mumele »), sœur de Marie.
  2. Le peintre Paul Flandrin donne des cours de dessin.
  3. Marie Mertzdorff est la marraine de Louise Soleil (5 ans).
  4. Alphonse Milne-Edwards.
  5. Leçon de dessin donnée par Marie Louise Duponchel.
  6. Marguerite Geneviève Bosvy.
  7. Marie Philiberte Ferron, épouse de Paul Clavery.
  8. Jeanne Target, épouse de Jules Desnoyers.
  9. Constance Prévost, épouse Claude Louis Lafisse.
  10. Hortense Duval.
  11. La France traverse une crise institutionnelle depuis que Mac-Mahon, président de la République, a nommé en mai 1877 un chef de gouvernement monarchiste alors que la Chambre des députés élue en 1876 est en majorité républicaine ; c’est seulement le 13 décembre 1877 que Mac-Mahon reconnaît sa défaite politique.
  12. Paule Arnould.
  13. Marie Pauline Louise Target, épouse de Louis Joseph Buffet.
  14. Louis Daniel Constant Duméril et son épouse Félicité Duméril.
  15. Marie Stackler épouse de Léon Duméril.
  16. Georges Duméril.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Mardi 11 décembre 1877. Lettre de Marie Mertzdorff (Paris) à son père Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Mardi_11_d%C3%A9cembre_1877&oldid=42560 (accédée le 14 août 2022).

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