Lundi 8 janvier 1917

De Une correspondance familiale


Lettre d’Emilie Mertzdorff, épouse de Damas Froissart (Paris) à son fils Louis Froissart (mobilisé)


original de la lettre 1917-01-08 pages 1-4.jpg original de la lettre 1917-01-08 pages 2-3.jpg


8 Janvier[1]

Mon cher enfant,

Voilà huit jours déjà que tu nous as quittés et je ne t'ai pas encore donné signe de vie, je me le reproche. Ce ne sont cependant pas les courses au dehors qui ont absorbé mon temps, car je suis restée presque tout le temps au logis, obligée au repos, non tout à fait au lit, mais étendue et j'y suis encore. J'ai cependant été hier à la grand'messe. C'est tout.

Mais si je n'ai été dans le monde, le monde est venu me trouver souvent et les allées et venues n'ont pas manqué. Nous avons eu Paul Vandame[2] que [tu] as peut-être vu Lundi, puis il est allé à Berck et à Boulogne et est revenu ce matin, la visite de Mme Maurice Dupont[3], terriblement changée et vieillie !...Hélène[4] et ses enfants, Jeanne de Nazelle[5], Loulou[6] et les petits, MmeMarc[7], [les Nollen], &&& sans parler des soldats et autres visiteurs qui continuent à envahir de plus en plus la cuisine. Sans cesse je trouve toutes les femmes en cercle conversant, s'exclamant, compatissant, encourageant mais ne faisant pas leur ouvrage. C'est très touchant tout ce patriotisme et je suis peut-être bien routinière de gémir sur les détails : on nous apporte des tasses sales non lavées pour le thé, de la camomille qui a des yeux comme du bouillon, du café dans une cafetière d'argent plus rouge et jaune que si elle était en cuivre, le gilet qu'on a brossé étale insolemment ses taches &. je n'en finirais pas si je voulais continuer cette litanie. C'est désavantageux de rester chez soi, on voit trop de choses.

Ces petits détails comptent peu, d'ailleurs, auprès des grandes préoccupations qui nous viennent de la guerre, de l'Orient, surtout des préoccupations plus intimes et plus proches que tu devines. De ce côté rien n'est modifié depuis ton départ : situation inchangée, dirait le communiqué, malgré les renseignements que ton père, avec son intelligence et son activité a su réunir en peu de jours et qui ont fait toucher du doigt le peu de points communs entre les familles, entre les fortunes, les relations. La grande jeunesse de qui tu sais permet d'ailleurs d'attendre et de laisser mûrir un désir qui peut être soupçonné d'un peu de précipitation et d'enfantillage. Après avoir été profondément troublée de tout cela, j'ai retrouvé un calme relatif en me disant que le temps nous aiderait à connaître et comprendre où est la volonté de Dieu. C'est vers ce but que convergent mes prières et mon expérience me fait attendre avec confiance cette grande lumière que je n'entrevois pas encore et qui nous montrera où est le devoir. Demande-la pour nous. J'espère et je compte tout à fait que Pierre[8] et toi emploierez d'autres procédés pour pourvoir à votre établissement ! Je ne puis admettre qu'il soit dans l'ordre de mettre les parents si complètement de côté quand d'autre part on a tant besoin de leur concours matériel... tout cela est un peu léger et gagnera à mûrir dans l'attente. Le cousin Henry[9] a radiographié Michel[10] et le Docteur Broca[11] va le débarrasser de ses éclats qui décidément le gênent par moment. Il le fera entrer peut-être dès demain à l'hôpital du Grand Hôtel[12]. Michel préfère que ce soit fait tout de suite pour ne pas prolonger son indisponibilité. Le Docteurle trouvait son zèle presque extraordinaire ! Corpet[13] qui était ici avant-hier va peut-être le faire venir à son E.M.[14] Ce serait un rêve pour Michel. Aussitôt qu'il sera à l'hôpital, on te le fera savoir. Jacques[15] s'est transporté de Beauvais à Meaux pour céder la place aux G.Q.G.[16] français et britannique.

Je t'embrasse tendrement mon cher petit.

Emy


Notes

  1. Lettre sur papier deuil.
  2. Paul Emile Vandame.
  3. Madeleine Piérart, épouse de Maurice Dupont.
  4. Hélène Duméril, épouse de Guy de Place, mère de Anne Marie, Henry et Jeanne de Place.
  5. Jeanne de Fréville, épouse de René du Cauzé de Nazelle.
  6. Louise Marie Dumas-Milne-Edwards, épouse d’Armand Caruel et mère de plusieurs enfants.
  7. Marie Marthe Petit, épouse de Charles Marc.
  8. Pierre Froissart, frère de Louis.
  9. « cousin Henry » non identifié.
  10. Michel Froissart, frère de Louis.
  11. Probablement le professeur de faculté et chirurgien des hôpitaux de Paris Auguste Broca (1859-1924).
  12. Hôtel-Dieu.
  13. Probablement Jean Corpet.
  14. Etat Major.
  15. Jacques Froissart, frère de Louis.
  16. Grand Quartier Général.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Lundi 8 janvier 1917. Lettre d’Emilie Mertzdorff, épouse de Damas Froissart (Paris) à son fils Louis Froissart (mobilisé) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Lundi_8_janvier_1917&oldid=52549 (accédée le 9 août 2022).

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