Lundi 4 février 1918

De Une correspondance familiale


Lettre d’Emilie Mertzdorff, épouse de Damas Froissart (Paris) à son fils Louis Froissart (mobilisé)

original de la lettre 1918-02-04 pages 1-4.jpg original de la lettre 1918-02-04 pages 2-3.jpg


29 rue de Sèvres, VIe[1]4 Février 18

Ta bonne lettre nous fait bien plaisir, mon cher enfant. Je pense que tu es dès maintenant rassuré sur notre sort par mon petit mot[2].

Mais nous voilà sous le coup d’un autre bombardement qui, pour être moins dangereux, ne laisse pas que de nous causer quelque inquiétude. Celui-là vient d’Amérique !

Une dépêche de Pottier[3] nous apprenait hier qu’un officier était revenu voir Brunehautpré, et ton papa[4] avait passé sa journée à télégraphier, écrire && pour tout prévoir et préparer en cas d’occupation. Quand ce matin nous voyons débarquer tout flambant, un Colonel plus haut qu’Alexandre[5], parlant admirablement notre langue et déclarant être le colonelBacon ancien Ambassadeur d’Amérique en France ; il vient d’entrer dans l’armée et est envoyé à Montreuil aup en mission auprès de l’Armée Britannique. C’est lui qui a visité hier matin Brunehautpré et il s’est fait, à la suite de cette visite, conduire en auto à Paris afin de nous voir et s’entendre avec nous, car il ne trouve pas de logement, il attend incessamment la visite du Général Pershing[6] et voudrait bien le recevoir à Brunehautpré.

Il est reparti d’ici à midi pour retourner à Montreuil ayant obtenu l’autorisation de s’installer pour 2 mois, jusqu’à Pâques, époque à laquelle nous pensons ( ?) aller nous y installer en famille. Alexandre part dès demain matin pour préparer les [êtres]et nous-mêmes aurions bien voulu partir aussi, mais voilà que M. Daum[7] annonce sa visite pour Mercredi pour causer affaires ! Nous lui avions télégraphié hier au reçu de sa lettre que nous préférions le recevoir Mardi si c’était possible, car déjà nous prévoyions la nécessité de partir à bref délai ; nous n’avons pas encore de réponse.

Il faudrait bien que notre cher Mich[8] arrive à modérer ses expressions. Je crains que, en employant des procédés blessants, il s’attire bien des sévérités de jugement. Et pourtant il a bien quelque peu besoin de l’indulgence d’autrui pour être considéré comme un homme remarquable… Made[9] me disait ce matin que le Père Brottier actuellement en permission avait montré à Guy[10] parmi les réponses qu’il a reçues celles d’un certain LieutenantFroissart dont il ne soupçonnait pas le lien de parenté et qui « après quelques réflexions justes termine d’une manière bien insolente »… il attribuait cette lettre à un homme très infatué de lui et probablement protestant… Guy a profité de l’incident pour lui prouver que l’on pouvait parfois se tromper dans les jugements portés d’après un écrit ! Je pense qu’il faut voir dans cette apparente dureté une manifestation de l’impatience intérieure qui doit miner le cher garçon et l’aigrir quelque peu.

Je te félicite de te faire le champion de la tempérance et t’encourage à continuer. Je t’enverrai à mon retour les petites friandises que tu me signales.

Je t’embrasse tendrement, mon cher petit Lou et t’envoie les amitiés de tous.

Emy


Notes

  1. En-tête imprimé.
  2. Dans la nuit du 30 au 31 janvier 1918, des avions allemands ont bombardé Paris et sa banlieue, faisant 61 morts et 198 blessés.
  3. Eloi Raymond Pottier, régisseur des Froissart.
  4. Damas Froissart.
  5. Alexandre, employé par les Froissart.
  6. John Joseph Pershing (1860-1948) commande depuis quelques mois l’American Expeditionary Force.
  7. Antonin Daum.
  8. Michel Froissart.
  9. Madeleine Froissart, épouse de Guy Colmet Daâge.
  10. Guy Colmet Daâge.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Lundi 4 février 1918. Lettre d’Emilie Mertzdorff, épouse de Damas Froissart (Paris) à son fils Louis Froissart (mobilisé) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Lundi_4_f%C3%A9vrier_1918&oldid=53151 (accédée le 4 juillet 2022).

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