Lundi 24 novembre 1862

De Une correspondance familiale


Lettre de Félicité Duméril (Vieux-Thann) à Eugénie Desnoyers, amie de sa fille décédée (Paris), avec quelques mots dictés par Marie Mertzdorff


Ma chère petite marraine,

Je voudrais bien te voir car je t'aime beaucoup, petite maman t'aime bien, chère marraine. Je vais aujourd'hui chez mes petites amies. Papa[1] a toussé beaucoup mais il va bien à présent. Ma petite sœur[2] a une robe de flanelle comme la mienne et nous sommes toujours habillées de même  

Marie Mertzdorff

24 9bre 1862.

Il y a longtemps, ma chère enfant que je ne suis venue m'entretenir avec toi, tu es cependant la personne la plus capable de m'apporter quelque soulagement tu m'aimes véritablement et tu sais si bien compatir à mon affliction. Ta vieille amie, la mère de notre bien aimée Caroline[3] a eu sur cette terre tant de souffrance et de cruels moments ! Que de fois cette vieille amie < > douleur apportée par les événements s'est sentie gauche, en effet tout en étant dirigée par les meilleures intentions, rien ne lui a jamais réussi, de là que d'atteintes à son amour-propre qui est malheureusement excessif et que les petites souffrances dans la vie indépendamment de celles si déchirantes qu'elle devait ressentir ici bas. Tu es mon enfant, puisque tu ne faisais qu'un avec ma bien aimée par conséquent il m'est doux de t'ouvrir mon cœur et de le laisser s'épancher auprès de toi. D'ailleurs je sais bien que cette lettre ne sera lue que de toi, de ta bonne mère[4] et de notre chère Aglaé[5]. Ma vie se passe entre le Vieux Thann et Morschwiller[6] et dans l'un et l'autre endroit tout en jouissant tant de ceux avec qui je suis, je pense à ceux que j'ai quittés, puis au milieu de mes occupations, de mon travail survient cette pensée déchirante : Elle n'est plus là… Mon bon mari ayant été enrhumé j'ai été passer auprès de lui quelques jours de suite, au reste en mon absence d'ici je puis avoir l'esprit tranquille car la bonne Cécile[7] est parfaite, et au besoin elle peut être aidée par la femme de chambre qui est on ne peut mieux aussi puis notre bon Charles, Mesdames Mertzdorff[8] et Heuchel[9] sont là. Il m'est si bon de me retrouver avec mon mari et Léon[10] et de les soigner comme je le désire. Que de fois je me dis : si ma douce Eugénie était ici combien j'aimerais prendre son avis au sujet de mes chères petites[11] ; il vient un moment, et ta bonne mère le sent comme moi, où les parents sont si heureux de se mettre en quelque façon sous l'égide de leurs enfants. Notre charmante petite Miky a voulu t'écrire, j'ai fait tracer à sa petite main les quelques lignes qui sont au haut de cette lettre et qu'elle dictait à mesure que je la faisais écrire, c'est une délicieuse enfant dont tu raffolerais, sa petite sœur qui est beaucoup moins jolie a pour elle une gentillesse et une grâce bien remarquables. la voilà qui commence à assembler les mots et à vouloir faire des petites phrases; aujourd'hui je les ai conduites chez notre excellent curé de Thann qui leur a remis des images et à moi celle de l'Espérance. Ce digne et excellent ecclésiastique qui connaissait tout le mérite de notre bien aimée, m'adresse toujours des paroles qui me font du bien. J'embrasse bien fort notre chère Aglaé et la remercie mille fois de la bonne lettre qu'elle m'a écrite le mois dernier et que je n'ai pas décachetée sans émotion comme toutes celles, au reste, qui me viennent de la maison amie. Un bien grand malheur vient d'arriver dans la famille Zaepffel par la mort de l'aîné des frères[12] qui était aussi aimé qu'estimé de tous ceux qui le connaissaient. Pauvre femme ! et pauvres enfants !

Adieu chère et douce Eugénie je t'embrasse autant que je t'aime ainsi que ta bonne mère. Mille choses bien senties à M. Desnoyers et à Julien[13]. Ma sœur[14] m'écrit toujours des lettres qui me font grand bien.

F. Duméril

Lorsque tu le peux, écris-moi, tes lettres me sont si précieuses

M. Dunoyer est dans un état qui donne les plus grandes inquiétudes. Hélas ! voilà encore une famille bien éprouvée.

Il me semble qu'il y a si longtemps si longtemps que notre bien aimée nous a quittés ! Je me demande souvent comment je puis supporter une telle épreuve.


Notes

  1. Charles Mertzdorff.
  2. Emilie Mertzdorff, 21 mois ; Marie a 3 ans 1/2.
  3. Caroline Duméril, épouse de Charles Mertzdorff, décédée au mois de juillet. La lettre est rédigée sur papier-deuil.
  4. Jeanne Target, épouse de Jules Desnoyers.
  5. Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards, sœur d’Eugénie.
  6. Vieux Thann, domicile de Charles Mertzdorff et ses filles ; Morschwiller, domicile de Félicité et son époux Louis Daniel Constant Duméril.
  7. Cécile, bonne chez les Mertzdorff, attachée au service des fillettes.
  8. Marie Anne Heuchel, veuve de Pierre Mertzdorff, mère de Charles.
  9. Elisabeth Schirmer, épouse de Georges Heuchel, l’oncle de Charles Mertzdorff.
  10. Léon Duméril, fils de Félicité.
  11. Les petites-filles de Félicité, Marie (Miky) et Emilie Mertzdorff.
  12. Probablement Henri Zaepffel.
  13. Julien, fils de Jules Desnoyers.
  14. Eugénie Duméril.

Notice bibliographique

D’après l’original.

Pour citer cette page

« Lundi 24 novembre 1862. Lettre de Félicité Duméril (Vieux-Thann) à Eugénie Desnoyers, amie de sa fille décédée (Paris), avec quelques mots dictés par Marie Mertzdorff », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Lundi_24_novembre_1862&oldid=51659 (accédée le 3 février 2023).

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