Lundi 15 avril 1918

De Une correspondance familiale



Lettre de Damas Froissart (Campagne-lès-Hesdin) à son fils Louis Froissart (mobilisé)


original de la lettre 1918-04-15 pages 1-4.jpg original de la lettre 1918-04-15 pages 2-3.jpg


Campagne-lès-Hesdin Pas-de-Calais Le 15/4

mon Cher Louis

Ta mère[1] m’envoie ta lettre et, en dernier lieu, celle du 9/4. Qui sait si tu n’es pas, actuellement, entre ton père et ta mère, dans un endroit où la vie est dure ? A supposer que les Boches te laissent relativement tranquille, tu dois avoir le terrible Vent du Nord qui a succédé aux deux journées délicieuses des 10 et 11 avril et je crains bien que tu sois médiocrement protégé contre de terribles intempéries, plus terribles parce qu’elles succèdent à un temps plus doux. J’ai essayé de calmer, aujourd’hui un lumbago (qui m’a empêché de dormir) en me revêtant de 2 flanelles, d’un veston chaud, d’un pardessus d’été surmonté d’un pardessus d’hiver et c’était tout juste suffisant !

Avec quelle pitié j’ai vu par ce temps arrivant tantôt à Dommartin, (pour demander à habiter dans nos maisons) 12 réfugiés de 3 familles de Béthune, expulsés par un dur bombardement entremêlé de gaz qui n’ont que trop fait leur œuvre, les gens terrés dans leurs caves, pour se garantir des obus n’ayant pas pris garde que les gaz y descendaient naturellement, et n’ayant pas mis les masques (dont ils étaient pourvus !).

Nos nouveaux hôtes sont des boutiquiers bien à l’aise, surtout commerçants en œufs : ils ont été amenés par leurs 2 voitures et ils sont bien heureux de coucher sur la paille, soit sur le plancher soit sur des lits de fer classiques sans paillasse (les voitures portent des épiceries variées !) Hélas ! Nos maisons sont dégarnies de leur mobilier utilisé pour d’autres besoins, à Dommartin et, un peu à Brunehautpré. J’en réserve une partie pour des réfugiés attendus de Beuvry près Béthune depuis 8 jours, qui sont plus susceptibles d’être utiles à la ferme s’ils sont encore en vie.

Des horreurs de Kabyles (ou autres exotiques), plein de poux, sans cadres, travaillant théoriquement sur les routes et, dans la pratique ne faisant presque rien, ont depuis 15 jours envahi Dommartin, s’y comportant en Vandales, risquant, tous les jours, d’y mettre le feu dans les granges faisant bouillir leurs marmites dans [l’aire] de Grange, prêts à rosser qui leur enjoindrait ceci ou cela ! Ils sont censés ramasser des cailloux dans les champs et parfois les employer. Quel prix de revient ce doit être !

Je tenais à être ici pour ne pas laisser à d’autres des responsabilités, en cas d’événements intéressant immédiatement le pays. Mais prendre les mesures que Comporte la situation, pour être plus sûr de le faire efficacement, ce serait faire la retraite des 10 000 vers Rouen, Evreux, Saint-Lô !

Comment entreprendre un pareil pèlerinage tant que, la nécessité n’étant manifestement [démontrée], il soit devenu trop tard pour gagner la Normandie avec armes et Bagages ! Seul le gouvernement peut organiser des trains pour notre [jeune bétail] supposé [acheté] par lui, et pour ce faire passer par Abbeville au moment le plus opportun (comme il le fait pour les trains de charbon). Il n’a rien fait jusqu’ici et j’ai stimulé aujourd’hui Guyot[2] président de la Société d’agriculture pour qu’il fasse une invite, en ce sens, au Gouvernement avec toute l’autorité désirable !

Ma vie ici est sévère. Mon très faible approvisionnement d’essence m’interdit tout [essor] bien que j’aie un permis de circuler et le manque d’avoine de mes chevaux ne leur interdit pas moins les voyages d’une certaine envergure : Vers Bamières et Dommartin ils sont deux.

Hélas ! la guerre est dure, et elle nous a donné de pénibles surprises, suivies d’un « Halte là ! » dont nous sommes fiers, à défaut de territoires reconquis. Paris vient d’avoir une visite d’avions qui plaira peu aux Degroote.

Nos hôtes américains me gênent beaucoup, les prélèvements que je voudrais faire sur leur mobilier étant, théoriquement, impossibles, je ne pourrai rien mettre à l’ombre. Jusques à quand ?

Cécile et Marguerite Froissart[3] sont à 6 kilomètres de Luc-sur-mer dans un chalet spacieux où Gabrielle[4] et Paul[5] ne les rejoindront que quand il le faudra.

Michel[6] écrit des petits mots et va bien. Donne-moi directement de tes nouvelles le plus souvent possible.

Je pense bien à toi.

Amitiés,

D. Froissart

Ci-joint 2 imprimés d’un modèle dont 3 exemplaires ont été envoyés aux maires et aux curés de l’arrondissement[7].


Notes

  1. Emilie Mertzdorff, épouse de Damas Froissart, alors à Paris.
  2. Charles Guyot.
  3. Cécile Dambricourt, épouse de Maximilien Froissart et sa sœur Marguerite Dambricourt épouse de Jean Froissart.
  4. Gabrielle Froissart, épouse d’Albert Tréca (leur belle-sœur).
  5. Paul Froissart, père de Gabrielle.
  6. Michel Froissart, frère de Louis.
  7. Campagne-lès-Hesdin est dans l’arrondissement de Montreuil.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Lundi 15 avril 1918. Lettre de Damas Froissart (Campagne-lès-Hesdin) à son fils Louis Froissart (mobilisé) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Lundi_15_avril_1918&oldid=56634 (accédée le 9 août 2022).

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