Jeudi 9 novembre 1876

De Une correspondance familiale

Lettre de Marie Mertzdorff (Paris) à son père Charles Mertzdorff (Vieux-Thann)

original de la lettre 1876-11-09 pages 1-4.jpg original de la lettre 1876-11-09 pages 2-3.jpg


Paris le 9 Novembre 1876

Mon cher Papa,

Nous avons si bien compté l’une sur l’autre hier, que la journée s’est passée sans que nous t’écrivions ce qui est bien mal, comme excuse nous te donnerons, Emilie[1] qu’elle a travaillé toute la journée sans relâche, et moi que je suis sortie de 11h à 4 ce sur quoi je ne comptais pas du tout.

Voilà ce qui est arrivé : tu sais que depuis mon retour je me porte à merveille, j’ai assez bonne mine, je crois, et ne tousse plus du tout ; toute la maison presque a été enrhumée et moi j’ai fait exception cependant depuis deux ou trois jours tante[2] toujours aux aguets a trouvé que j’avais la gorge un peu rouge et comme ce qu’elle redoute avant tout c’est que je recommence à tousser elle a résolu de me conduire chez le docteur Mandl[3] spécialiste de gorges, très célèbre et qui soigne toutes les actrices et cantatrices du monde ; aussitôt dit que fait, et nous y partons hier à 11h1/2 ; comme il demeure rue Tronchet nous avons mis en omnibus près d’une heure pour y aller ; on nous a introduit dans la salle à manger la plus bizarre que je connaisse entièrement tapissée de plats, de faïences et de chinoiseries, nous n’avons pas attendu bien longtemps et nous avons paru devant le fameux M. dans un cabinet bien plus curieux encore que la salle à manger mais l’objet le plus rare et le plus original c’était sans contredit le propriétaire de tous les autres, le docteur Mandl ; figure-toi un vieux petit M. bossu avec une figure très laide mais très intelligente salement habillé traînant à ses pieds de vieilles pantoufles et parlant presque bas et avec un accent très singulier.

Tante lui a exposé le sujet de sa visite et alors il m’a examiné la gorge sous toutes les faces ; d’abord en plein jour puis dans l’obscurité éclairé par une lampe et ayant sur la tête un diadème de glaces et une au fond de ma gorge, tu ne te figures pas quelle tête il avait là-dessous ! puis encore une fois en plein jour et enfin il a déclaré que je n’avais absolument rien du tout que ma gorge était un peu gorge rouge mais nullement malade et que du moment où je n’avais pas comme carrière de devenir cantatrice cela devait m’être tout à fait indifférent, il m’a donné un nouveau gargarisme à l’acide phénique et m’a dit de me toucher la gorge une fois par jour avec une autre préparation à l’iode à la glycérine et au même acide phénique je crois ; il m’a montré à le faire avec une petite éponge. Puis tante comme elle nous l’avait promis lui a demandé pour elle, et après l’avoir examinée M. Mandl lui a dit que sa gorge était beaucoup plus malade que la mienne que c’était un mal devenu to complètement chronique et qu’il fallait qu’elle se la soigne ; il lui a tout de suite percé avec un petit instrument plusieurs granulations et lui a dit de revenir pendant quelque temps tous les 8 jours ce qui enchante peu cette pauvre tantine mais ce qu’elle fera pourtant pour nous faire plaisir.

De là nous avons été chez le dentiste[4] où il faudra malheureusement retourner encore, la dent qui m’a fait tant souffrir pendant les vacances a une racine malade qu’il veut guérir avant de me la plomber, nous avons ensuite fait plusieurs courses, modiste, déménageurs & et nous sommes rentrés en passant chez M. Camille[5] qui a une assez forte bronchite depuis 3 jours mais qui n’est pas inquiétante.

Il est 11h nous allons partir au cours (car je continue à accompagner Emilie en attendant qu’il y ait quelque chose pour moi). Adieu donc, mon petit père chéri, je t’embrasse bien fort en te remerciant mille fois de ta bonne lettre à Émilie. ta fille qui t’aime et qui ne doit pas avoir mal à la gorge.

Marie


Notes

  1. Émilie Mertzdorff, sœur de Marie.
  2. Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards.
  3. Le docteur Louis Mandl.
  4. E. Pillette, dentiste.
  5. Antoine Camille Trézel.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Jeudi 9 novembre 1876. Lettre de Marie Mertzdorff (Paris) à son père Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Jeudi_9_novembre_1876&oldid=40186 (accédée le 16 août 2022).

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