Jeudi 29 juin 1871

De Une correspondance familiale

Lettre d’Eugénie Desnoyers (Montmorency) à son époux Charles Mertzdorff (Vieux-Thann), avec un ajout d’Emilie et Marie Mertzdorff

original de la lettre 1871-06-29 pages1-4.jpg original de la lettre 1871-06-29 pages2-3.jpg


N° 8[1]

Montmorency

29 Juin. Jeudi 1h.

Je n'ai rien de nouveau, mon cher Charles, à te marquer aujourd'hui, mais avec les irrégularités de la poste je veux t'écrire chaque jour afin d'éviter autant que possible, que tu t'inquiètes au sujet de ton trio[2]. Les santés sont bonnes et comme je te l'ai déjà écrit, nos fillettes sont tout à fait chez elles ici, se livrant avec la bonne-maman[3] à des soins campagnards qui les amusent beaucoup, et qui les font aimer de tout le monde.

Voici le beau temps revenu ; après le succès de l'emprunt[4], on veut trouver bon augure dans le soleil qui brille pour la revue au Champ de Mars ; il faut se raccrocher à tout. Pour Dimanche les élections[5] ; les journalistes ont l'air d'avoir bien de la peine à s'entendre, cependant le succès des gens de l'ordre aura une grande importance pour redonner confiance dans l'opinion publique qui se jette dans toutes les excentricités.

Demain viendra la voiture de déménagement apportant les meubles de chez Mme Duméril[6]. J'avais pensé un peu accompagner papa[7] demain matin à Paris pour voir mes tantes Target et Prévost et cousines[8], je ne sais si je le ferai, en tous cas nos petites filles resteraient avec maman.

Aujourd'hui on a fait quelques petits devoirs après avoir été à la messe, puis après s'être bien fortifiées en déjeunant, on s'est mis en grands travaux de <foin> et de nettoyage, ce on veut dire Marie et Emilie. Quand on sera bien fatigué, on goûtera, et j'ai le projet de les emmener faire visite à Mme Delacre[9] et faire un petit tour en même temps pour voir le pays.

J'ai écrit à Colmar[10] il y a quelques jours. On se reproche une vie si calme quand toi tu as tout à faire, et que tu te fatigues pour tous. Je viens de border ma robe, raccommoder tes chaussettes, j'ai fait des tabliers aux enfants, lu le journal && tu vois que tout cela est fort prosaïque, aussi ça n'empêche pas de penser à toi. Les petits oiseaux chantent, on en découvre qui font le bonheur des enfants. Voilà Maman et les 2 fillettes qui ont terminé leur besogne et me crient bonjour par la fenêtre, elles se reposent sur le banc. Pauvre mère elle fait bien tout ce qu'elle peut pour ne pas se laisser aller aux regrets qui ne la quittent pas[11].

Emilie t'embrasse bien, elle t'écrira « mais elle ne sait pas quel jour ». Marie te remercie encore de ta lettre, elle t'a écrit plusieurs fois ; c'est la 8e enveloppe qui partira à ton adresse. nous avons reçu tes lettres du Samedi et du Dimanche.

La mairie n'a pas renvoyé de Prussiens à maman, il y en a toujours dans le pays.

Adieu, mon bon chéri, je t'embrasse de tout cœur, le soir tes petites filles me disent bonsoir à ton intention, c'est une dette que je te payerai

toute à toi

Eugénie M

M. Jaeglé est-il de retour ? Comment va-t-il ?

Bon souvenir à tous.

J'ai écrit hier à Morschwiller[12].

Je ne te marque pas tous les jours les amitiés de maman ça va de soi.

Mon cher papa tu dois me trouver bien paresseuse de ne pas t'avoir encore écrit. Les prussiens jouent du tambour et de la trompette. Je t'embrasse bien fort   

ta petite Founichon   

Je ne veux pas non plus laisser <partir> cette lettre sans venir embrasser mon bon père et lui dire que je m'amuse on ne peut mieux nous nous occupons beaucoup des lapins nous avons nettoyé leur loge de nuit d'où nous avons retiré une brouette 1/2. Adieu bon père je n'ai rien à te dire si ce n'est que je t'aime beaucoup.

Ta petite fille

Marie Mertzdorff


Notes

  1. Lettre sur papier deuil.
  2. Le trio : Eugénie Desnoyers, épouse de Charles Mertzdorff, et les 2 fillettes, Marie et Emilie (Founichon) Mertzdorff.
  3. Jeanne Target, épouse de Jules Desnoyers.
  4. Le traité de Francfort (10 mai 1871) fixe l’indemnité de guerre à 5 milliards, dont un milliard et demi doit être versé en 1871 ; le premier emprunt, émis en juin 1871 est couvert plus de deux fois et deux milliards sont versés à l’Allemagne en 1871.
  5. Elections législatives partielles pour remplacer 114 députés (2 juillet 1871).
  6. Eugénie Duméril, veuve d’Auguste Duméril.
  7. Jules Desnoyers.
  8. La tante Eléonore Pauline Lebret du Désert, veuve de Louis Ange Guy Target et belle-mère de Victorine Duvergier de Hauranne, épouse de Paul Louis Target ; la tante Amable Target, veuve de Constant Prévost et mère de Constance Prévost, épouse de Claude Louis Lafisse.
  9. Mary Elisabeth Gill, épouse d’Eugène Auguste Delacre.
  10. Colmar où résident Emilie Mertzdorff et son époux Edgar Zaepffel.
  11. Son fils Julien Desnoyers a été tué en janvier.
  12. Morschwiller où résident Louis Daniel Constant Duméril et son épouse Félicité Duméril.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Jeudi 29 juin 1871. Lettre d’Eugénie Desnoyers (Montmorency) à son époux Charles Mertzdorff (Vieux-Thann), avec un ajout d’Emilie et Marie Mertzdorff », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Jeudi_29_juin_1871&oldid=40055 (accédée le 14 août 2022).

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