Jeudi 17 février 1859

De Une correspondance familiale


Lettre de Caroline Duméril, épouse de Charles Mertdorff (Vieux-Thann) à sa cousine Adèle Duméril (Paris)


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Vieux-Thann

17 Février 1859

Ma chère petite Adèle,

Voilà déjà longtemps que je te dois une lettre en réponse à celles que tu m'as écrites et qui m'ont fait si grand plaisir par tout ce qu'elles contenaient de gentil et d'affectueux, aussi, avant tout, ma chère enfant, je veux t'en remercier sincèrement et te donner un bon baiser pour la peine. Maintenant, comme tu le dis, causons affaires. La position de Baron est vraiment bien intéressante et je serais fort heureuse pour ma part de le voir dans son pays et à même de gagner sa vie et celle de ses pauvres petits enfants qui sont si gentils ; nous nous associons donc de grand cœur à cette  œuvre charitable de le renvoyer chez lui, mais tu comprends qu'ici, nous avons nous-mêmes tant de pauvres que nous ne pouvons pas faire ce que nous voudrions puisqu'il est bien positif qu'on doit avant tout faire le bien aux gens qui vous entourent et tu conçois que quand on vit au milieu de 600 ouvriers, les circonstances ne manquent pas pour placer son aumône. J'ai prié maman[1], de la part de Charles[2] de te remettre 40 francs que tu donneras à ton père[3] en lui disant, n'est-ce pas, ma chère enfant, notre regret de ne pouvoir faire plus.

Quoique bien étonnée comme tu le penses, en apprenant que Mademoiselle ma cousine était allée au grand opéra[4], j'en ai été très contente car tu auras ainsi l'idée de ce que c'est, et je suis sûre que tout ce monde, ces toilettes magnifiques, ce grand orchestre, ces décorations magiques tout cela t'aura fait bien de l'effet, c'est ce que j'ai éprouvé, moi, la première fois, et comme tu le dis, j'en ai été presque étourdie. Je me doutais que Cécile[5] t'inviterait, seulement j'avoue que je ne comprends pas, puisqu'on lui défend de marcher qu'elle ait envie de faire danser et de se donner le tracas d'une soirée. Je serais bien fâchée moi, d'avoir à en faire autant, et je jouis trop de ma vie, toute calme qu'elle est, pour avoir envie d'y apporter le moindre changement. Notre grande occupation et le but de toutes nos idées, c'est baby et toujours baby ; c'est là notre thème favori à maman[6], Charles et moi ; je me dépêche pour ma layette ; je suis sûre que tu aurais du plaisir à voir les petits bonnets, les petites chemises, les petites brassières, les petites bavettes etc. c'est si mignon et si gentil ; la semaine prochaine j'attends le berceau que Charles a acheté à Paris ; il paraît qu'il est tout blanc et peut complètement se laver si l'on veut.

Je pense que maintenant on reparle de votre comédie chez Mme Desnoyers[7] et que vous profiterez du carnaval. Je suis bien heureuse pour mes amies de savoir enfin leur bonne mère remise, le temps doux y aura sans doute contribué.

Nous avons vraiment un singulier hiver, il ne neige pas, nous n'avons de neige que sur les plus hautes montagnes, on craint que ce soit mauvais pour la terre ; les prés verdissent déjà ; hier, le jardinier m'a apporté un bouquet de violettes qu'il avait fait venir, il est vrai, sur couche, mais ces premières fleurs font bien plaisir à voir.

Je n'ai pas été étonnée que cette pauvre demoiselle Joret ait succombé à une maladie de cœur, elle en avait je trouve tout à fait les apparences. Comme toi, ma chère enfant, la mort de ma pauvre cousine Elisa[8] m'a rendue bien triste, mais sa vie de souffrances et d'abnégation a dû lui amasser un trésor qui fait que maintenant on ne peut qu'envier son bonheur. J'ai appris que sa mère va aller à Cherbourg. J'ai bien pensé à ton père le 10 Février, car je pense que la réunion annuelle de la société[9] a eu lieu comme toujours, je suis sûre que son rapport a parfaitement réussi.

Adieu ma bonne petite Adèle ; je t'embrasse bien, bien tendrement et aurais bien envie de le faire autrement que par lettre, reçois l'assurance de ma plus vive affection et crois-moi toujours ta vieille Crol

Charles et moi te chargeons de tout ce que tu pourras trouver d'affectueux pour tes grands-parents[10] et parents[11].

J'ai bien questionné Charles sur toi, va ; il trouve que tu causes plus ; est-ce vrai ? il te fait toutes ses amitiés car il t'aime bien.


Notes

  1. Félicité Duméril.
  2. Charles Mertzdorff, mari de Caroline.
  3. Auguste Duméril.
  4. Adèle a assisté à une représentation de Lucie de Lammermoor de Donizetti et du ballet de La Somnambule (livret Eugène Scribe et Jean Pierre Aumer, musique Ferdinand Hérold).
  5. Probablement Cécile Audouin, épouse d’Alfred Silvestre de Sacy.
  6. Marie Anne Heuchel, mère de Charles Mertzdorff.
  7. Jeanne Target, épouse de Jules Desnoyers, dont les filles Eugénie et Aglaé sont des amies de Caroline.
  8. Elisa Duméril (1796-1859), fille d’un premier mariage de Jean Charles Antoine Duméril, dit Duméril, frère d’André Marie Constant.
  9. Depuis décembre 1854, Auguste Duméril  est secrétaire des séances de la Société Zoologique d'Acclimatation.
  10. André Marie Constant Duméril, grand-père paternel et Alexandrine Cumont, veuve d’Auguste Duméril l’aîné, grand-mère maternelle.
  11. Eugénie et Auguste Duméril.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Jeudi 17 février 1859. Lettre de Caroline Duméril, épouse de Charles Mertdorff (Vieux-Thann) à sa cousine Adèle Duméril (Paris) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Jeudi_17_f%C3%A9vrier_1859&oldid=41214 (accédée le 3 octobre 2022).

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