Jeudi 16 novembre 1876

De Une correspondance familiale


Lettre de Marie Mertzdorff (Paris) à son père Charles Mertzdorff (Vieux-Thann)


original de la lettre 1876-11-16 pages 1-4.jpg original de la lettre 1876-11-16 pages 2-3.jpg


Paris le 16 Novembre 76.

Mon Père chéri,

C’est encore par un mea culpa que je dois commencer aujourd’hui, j’aurais dû t’écrire hier surtout t’ayant dit que Jean[1] était souffrant je suis sûre que tu attendras de ses nouvelles ce matin et hélas mon pauvre petit papa tu ne verras rien venir.

Pour te répondre tout de suite et réparer ma faute de mon mieux je te dirai que le sire de Misticot[2] est à peu près hors d’affaire mais que sans qu’il ait rien eu il a bien tourmenté sa pauvre mère[3] et même M. Dewulf[4] Lundi et Mardi ; la fièvre l’a pris, comme tu sais, Dimanche soir et jusqu’à avant-hier elle ne l’a pas quitté de plus un mal de tête horrible on pouvait s’attendre à toutes les maladies du monde ; mais depuis hier il va mieux et M. Dewulf le tient pour guéri, ce n’était qu’une fièvre de croissance ; mais ce n’en est pas moins désolant de le voir, après 6 mois de campagne pendant lesquels il s’est parfaitement bien porté retomber au bout de 3 semaines de séjour à Paris. Pourra-t-il y passer tout son hiver ?

Je te disais que je n’avais pas pu t’écrire hier et je crois en effet n’avoir pas beaucoup exagéré en te le disant ; voilà notre journée c’est à toi de juger. Lever 7h1/2 ce n’est pas admirable comme tu vois, mais enfin ce n’est pas extraordinairement tard non plus, gargarisme, déjeuner && 8h1/4 à 9h1/2 piano ; déjeuner, petite causerie avec oncle[5] en cherchant vainement à arranger de [ ] enfin [dessiné] ; à 11h1/2 bon-papa Desnoyers[6] arrive (comme c’était convenu) et nous emmène avec lui à l’exposition qui ferme cette semaine afin de nous montrer les tapisseries en détail, tu comprends qu’il était impossible de refuser une si bonne occasion, nous étions ravies. En route d’abord un petit cours d’architecture romane et gothique avec application d’exemples sur notre route, enfin nous arrivons, nous regardons, bon-papa nous explique et nous apprend une foule de choses intéressantes malheureusement le grand salon et le fond de la galerie où sont les tapisseries les plus anciennes et naturellement les plus rares se trouvent occupés par la distribution des récompenses, c’était plein de tous les marchands dont nous entendions de loin les longs applaudissements à la fin de tous les petits discours ; le ministre M. Waddington[7] y était et il est venu très aimablement nous dire bonjour.

A 2h tante[8], fidèle au rendez-vous, est venue nous reprendre, nous avons été faire 36 courses puis chez le dentiste[9] où (juge de notre surprise) la 1ère personne que nous apercevons dans le salon c’est Mme Bonnard[10] ; nous sommes restées ensemble pendant près d’un quart d’heure ; son mari et ses fils[11] vont bien mais elle est toute tourmentée de sa fille[12] qui ne va pas bien ; elle mange, mais a paraît-il une mine atroce. C. Elise voudrait la mener chez un médecin d’enfants afin de savoir ce qu’il y aurait à faire, tante lui a donné l’adresse de M. Roger[13], à son avis ce qu’il faut à Dédée c’est la campagne, mais comment faire ? Elle [rumine] toutes sortes de projets et aimerait bien je crois se fixer aux environs de Paris où elle pourrait avoir un petit jardin afin d’y laisser jouer Andrée toute la journée mais c’est son père qui l’en empêche il ne veut pas en entendre parler et sa fille ne veut pas non plus le laisser seul à Paris. Quel charme y trouve-t-il donc ?

Du dentiste qui soigne toujours ma dent et chez lequel nous allons aller maintenant deux fois par semaine, nous avons été au petit Saint Thomas[14] toujours pour les malheureux manteaux après avoir attendu une demi-heure nous sommes après on nous a annoncé qu’ils n’étaient pas prêts !

Nous n’étions ici qu’à 3h1/2 à peine si j’ai eu le temps de faire ma 2e heure de piano avant l’arrivée de la famille réduite à Mmes Pavet[15] et Trézel[16].
Je vais vite me mettre au piano puis à 11h nous partons au cours où Mme Pavet nous conduit afin de laisser à tante sa journée et nous ne rentrerons encore qu’à 5h pour aller dîner chez bonne-maman Desnoyers[17]. Et nous n’aurons encore rien fait. Pourquoi les journées sont-elles si courtes ?

Adieu, mon bon petit père, je t’embrasse bien fort comme je t’aime,
Ta fille
Marie.

J’embrasse beaucoup bon-papa et bonne-maman[18].


Notes

  1. Jean Dumas (voir la lettre du 12 novembre).
  2. « Misticot » : personnage de L’Antiquaire, de Walter Scott.
  3. Cécile Milne-Edwards, épouse d’Ernest Charles Jean Baptiste Dumas.
  4. Le docteur Louis Joseph Auguste Dewulf.
  5. Alphonse Milne-Edwards.
  6. Jules Desnoyers.
  7. William Henry Waddington (1826-1894), diplomate et archéologue français, ministre de l'Instruction publique, des Cultes et des Beaux-arts de mars 1876 à mai 1877.
  8. Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards.
  9. E. Pillette, dentiste.
  10. Elisabeth Mertzdorff (« Elise »), épouse d’Eugène Bonnard.
  11. Charles et Pierre Bonnard.
  12. Andrée Bonnard.
  13. Le docteur Henri Roger.
  14. Le Petit Saint-Thomas est un magasin de nouveautés créé vers 1816 à l’angle des rues du Bac et de l’Université ; il est fermé en 1913.
  15. Louise Milne-Edwards, veuve de Daniel Pavet de Courteille.
  16. Louise Ida Martineau, épouse de Antoine Camille Trézel.
  17. Jeanne Target, épouse de Jules Desnoyers.
  18. Louis Daniel Constant Duméril et son épouse Félicité Duméril.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Jeudi 16 novembre 1876. Lettre de Marie Mertzdorff (Paris) à son père Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Jeudi_16_novembre_1876&oldid=39874 (accédée le 14 août 2022).

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