Jeudi 13 avril 1843

De Une correspondance familiale

Lettre d’Auguste Duméril (Paris) à sa cousine et fiancée Eugénie Duméril (Lille)


d’André Auguste Duméril

13 Avril 1843.

Ma chère et bonne Eugénie,

Je suis trop heureux de savoir le jour de notre mariage à peu près fixé, pour n’avoir pas éprouvé le besoin de m’adresser aussitôt à mon cher oncle[1] et à vous. Que ne puis-je de même exprimer à ma tante toute la joie que me cause, à l’avance, ce grand évènement[2] ! Vous verrez par ma lettre à mon oncle, que j’ai l’intention de partir le 24, avec Félicité[3], et c’est un grand bonheur pour moi que de penser que je pourrai passer auprès de vous quelques moments qui, au reste, seront sans doute bien courts, si, comme je le crains, l’accueil de ma tante m’oblige à ne pas prolonger mon séjour à Lille.

Mais enfin, j’aurai la satisfaction d’avoir avec vous quelques entretiens, et ce sera pour moi une grande douceur. Tout ce qui se rattache à cet acte si important de notre vie, et qui sera pour moi un gage assuré de bonheur, me préoccupe bien agréablement. Toutes mes pensées s’y rapportent, et c’est avec un bien vif intérêt que je vois marcher les travaux que l’administration a fait faire, à notre second étage[4]. Bientôt, les peintres et les colleurs de papier vont se mettre à l’ouvrage, puis ce sera le tour du tapissier, et nous aurons la satisfaction, à notre retour, de trouver notre petit logement tout prêt à nous recevoir, et j’espère que nous ne tarderons pas à éprouver le plaisir d’y voir votre bon père. Il y a bien des choses à prévoir, pour que tout soit bien, mais votre future belle-mère[5], qui est si heureuse de la perspective de trouver en vous une seconde fille, qu’elle est prête à aimer comme la première, y met tous les soins, et comme elle reviendra avant nous, elle sera là, pour voir les ouvriers mettre la dernière main à leur besogne. Heureusement que le temps passe vite, et les 30 jours qui s’écouleront d’ici à cet heureux jour de notre union, ne me paraîtront pas trop longs, j’espère, surtout, ce temps devant être coupé par la courte apparition que je ferai à Lille.

Je me réjouis beaucoup de la petite tournée que nous ferons immédiatement après notre mariage, et pour laquelle j’aimerais tant voir votre père se joindre à nous, pour celle de Belgique, au moins. Nous aurons le plaisir, à notre mariage, de nous voir entourés d’une bonne partie des personnes qui nous sont chères : nos plus proches seront là, et c’est une grande satisfaction que de se sentir ainsi au milieu de ceux qui vous rendent l’affection qu’on leur porte. Je serai débarrassé pour le 24, ma bonne cousine, de mon examen, et je n’aurai, dans les premiers temps qui suivront notre arrivée à Paris, qu’à m’occuper de mes thèses de docteur ès-sciences, et ce ne sera pas un travail très long, ni fort ennuyeux. J’espère, ma chère Eugénie, que vous n’êtes pas trop effrayée de ces grades de docteur, dont je vais être revêtu : j’espère ne pas être trop un docteur pour vous, mais un mari, désireux de vous complaire en toute chose, et de vous faire comprendre par sa vive affection tout le prix qu’il mettra à l’attachement que vous voudrez bien lui témoigner. Ces titres sont nécessaires pour faire son chemin, et si ma tante est en droit de me reprocher de n’être pas aussi avancé dans ma carrière que je le voudrais, j’ai le bon espoir que ce reproche ne me sera pas longtemps adressé, espoir fondé sur la ferme résolution où je suis de ne rien négliger pour arriver au but que je me propose. Cet accroissement de mon bonheur intérieur, me donnera de nouvelles forces pour suivre dignement la carrière que j’ai embrassée.

Je ne saurais assez vous dire combien notre projet d’union est généralement approuvé et il n’y a qu’une voix pour nous féliciter sur cette nouvelle alliance, entre deux branches déjà si unies, d’une même famille. Je me suis occupé des cadeaux que nous devons faire.

J’ai acheté le garde-cendres, et au lieu de la cave à liqueurs dont Constant et Félicité[6] ne se souciaient pas, j’y ai joint un tapis pour mettre devant le foyer, un garde-feu mobile, et une paire de pelle et de pincettes à ornements de bronze doré. Tout cela forme un assez joli ensemble et, ce qui est fort heureux, il paraît être du goût de ceux à qui ces objets étaient destinés. Je n’ai pas dépassé votre prix.

J’ai fait l’affaire des couteaux, et crois avoir assez bien réussi. J’ai donné mon avis pour l’achat du châle et de la robe de soie, que vous donnera maman, et je serai bien content si vous êtes satisfaite de notre choix. M. et Mme Latham[7] ont choisi une garniture de cheminée, qui ornera certainement fort bien notre salon. Nous n’avons encore rien décidé pour le choix du cadeau que mon cousin Henri Delaroche veut me faire. Je me plais à penser, ma bonne cousine, que votre santé n’est pas trop éprouvée par les secousses que détermine l’état si pénible dans lequel ces évènements jettent ma pauvre tante, dont j’espère voir le moral se remonter dans les derniers moments. Vous avez sans doute été fort occupée, tous ces temps-ci, par des travaux d’aiguille ; j’espère que vous y aurez trouvé une distraction utile, ainsi que dans vos promenades avec mon oncle.

Nous avons été en famille voir à l’Opéra Comique, lundi dernier, l’Ambassadrice[8], et nous nous disions que si vous aviez été là, vous vous seriez certainement beaucoup amusée. La sixième place de la loge était occupée par Mlle Caroline[9], qu’en raison de ses 7 ans, qu’elle devait avoir le surlendemain, on avait, pour la première fois, conduite au théâtre, et bien qu’elle ait été loin de bien comprendre, elle s’est beaucoup amusée. Nous étions dans la loge de la commission de surveillance, dont M. D’Henneville-Fauchon[10], que mon oncle doit connaître de nom, fait partie : il nous donne de temps en temps la loge aux théâtres royaux, et cet été je serai bien content, à cause de vous, quand elle viendra.

Adieu, ma chère et bonne Eugénie, je vous quitte tout réjoui par la pensée que, d’ici à 12 ou 13 jours, j’aurai le plaisir de vous transmettre de vive voix l’expression bien sentie de la vive tendresse que je vous porte, et de vous demander la permission de vous embrasser, comme je le fais ici, en me disant votre très affectionné et tout dévoué fiancé.

A Aug. Duméril.

Mes alentours désirent vivement n’être point oubliés auprès de vous ; ils vous envoient leurs tendres amitiés. Ne nous oubliez pas, je vous prie, auprès de votre aimable amie Mlle Eléonore[11].

J’ai reçu l’autre jour une lettre de mon oncle Désarbret[12], qui paraîtrait désirer beaucoup vous voir à Oisemont, et recevoir directement de vous la nouvelle de votre mariage, auquel il prend grand intérêt. Demandez à mon oncle s’il jugerait convenable que vous vous adressiez à lui : il me semble que ce serait assez bien.

Adieu, encore une fois.


Notes

  1. Auguste Duméril (l’aîné).
  2. Alexandrine Cumont, la mère d’Eugénie et tante d’Auguste Duméril, s’oppose au mariage des deux cousins.
  3. Félicité Duméril, sœur d’Eugénie, doit accompagner son beau-frère Auguste Duméril dans son voyage à Lille pour les dispenses religieuses.
  4. Le jeune ménage doit s’installer dans le même bâtiment qu’occupe André Marie Constant Duméril au Jardin des Plantes (voir : Adresses des Duméril).
  5. Alphonsine Delaroche.
  6. Louis Daniel Constant Duméril, frère d’Auguste, et son épouse Félicité.
  7. Charles Latham et son épouse Pauline Elise Delaroche, cousine germaine d’Auguste Duméril.
  8. L'Ambassadrice, opéra-comique en 3 actes, par Eugène Scribe, musique de Daniel François Esprit Auber, créé au Théâtre de l'Opéra-Comique le 21 décembre 1836.
  9. Caroline Duméril, fille de Louis Daniel Constant et Félicité.
  10. Jean Baptiste Roger Fauchon d’Henneville (1780-1856) administrateur comptable du Conservatoire de Paris (1842-1849).
  11. La cousine Eléonore Vasseur, un des enfants d’Angélique Cumont et de Léonard Vasseur, sert parfois d’intermédiaire pour le courrier.
  12. Joseph Marie Fidèle dit Désarbret, frère d’André Marie Constant Duméril.

Notice bibliographique

D’après le livre de copies : lettres de Monsieur Auguste Duméril, 1er volume, p. 360-366

Pour citer cette page

« Jeudi 13 avril 1843. Lettre d’Auguste Duméril (Paris) à sa cousine et fiancée Eugénie Duméril (Lille) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Jeudi_13_avril_1843&oldid=39813 (accédée le 14 août 2022).

D'autres formats de citation sont disponibles sur la page page dédiée.