Jeudi 10 juillet 1879

De Une correspondance familiale

Lettre de Paule Arnould (Sceaux) à ses amies Marie et Emilie Mertzdorff (Vieux-Thann)


original de la lettre 1879-07-10 pages 1-4.jpg original de la lettre 1879-07-10 pages 2-3.jpg


Sceaux [10] Juillet 1879

Quelle date à inscrire au haut d’une lettre, mes Amies chéries, si je songe à la dernière que j’ai écrite ! J’ai voulu faire de la raison, et sous prétexte de travailler je commençais tous les jours par prendre un livre que je posais aussi régulièrement, sans avoir achevé la tâche que j’avais la bonne volonté de mettre à l’abri. Vous voyez donc qu’avec une vie bien différente de la vôtre, je ne réalise pas plus que vous ces beaux projets que j’avais formés de loin, et que je renouvelle même encore presque tous les jours. Merci donc doublement de vos lettres, et ma chère Emilie a été bien gentille de joindre une si bonne lettre à l’aimable mot de votre Bonne-Maman[1].

Vous savez peut-être mon bonheur d’avoir encore Marguerite et Jeanne[2] qui nous restent jusqu’à Mardi. Comme vous le voyez, leur séjour a été prolongé de huit jours, et, je vous assure que, si leur absence a paru longue au cher papa[3], ce temps a passé bien vite pour nous. Ces petites chéries sont si gentilles, si gaies, nous témoignent tant de tendresse et se déclarent si bien ici que nous en jouissons encore plus. Elles ont eu très vilain temps depuis leur arrivée, ce qui les ramenait souvent dans la maison, à ma grande joie. Je sors moi-même un peu depuis huit jours, j’ai des béquilles, et je marche dix minutes ou un quart d’heure deux ou trois fois par jour. Je vais vraiment de mieux en mieux, et si je n’avais pas été deux fois cet hiver à ce point, je marcherais certainement. Même en appuyant sur mon genou, je ne souffre plus, je n’ai qu’un peu de sensibilité. Je continuerai donc ce régime de rester étendue, et de circuler avec mes béquilles sans essayer de poser le pied à terre, jusqu’à ce que cette sensibilité elle-même ait disparu. Mes journées se passent assez paisiblement, je n’ai comme dérangement que les allers et venues de la maison qui sont assez nombreuses, mais aucune du dehors, ce dont je me félicite beaucoup, car sans cela je ferais moins que rien. Avant-hier, j’ai eu le vrai bonheur de voir Henriette[4], mais je ne compte pas une bonne visite comme celle-là dans les dérangements. Mme Baudrillart[5], Henriette et Marthe[6] étaient venues déjeuner à Fontenay chez Mme Desforges[7], et j’en ai eu mon petit revenant bon. Je ne leur ai trouvé bonne mine ni à l’une ni à l’autre. Mme Baudrillart était fatiguée, Henriette tirée, Marthe pâle. Et vous, quand vous reverrai-je ? Décidément, nous allons au Vivier[8] et je compte bien que nous y serons dans un mois. Quoique on n’en ait encore bien rien dit, je resterai probablement ici jusqu’à la fin du mois, peut-être retournerai-je à Paris un jour ou deux avant le départ, et nous nous embarquerons pour la Champagne où nous sommes tous ravis d’aller. Nous y retrouverons probablement Marie Chesnay[9] et Lucie Sagot[10] avec ses enfants.

Que vos journées sont occupées, mes chères petites amies, je comprends bien le vide que cela vous laisse dans l’esprit ! il n’y a rien de fatigant comme ces allers et venues ; au fond, on est satisfait d’avoir vu chacun de ceux avec qui on a été ; mais, dans l’ensemble, on a été toujours en-dehors de soi, on ne se possède plus ; et surtout, on se donne une tension d’esprit, qui devient quelquefois une sorte de cauchemar, quand on désire trouver ce petit moment de repos et de recueillement qu’on ne peut pas trouver. Mais il me semble, ma Marie chérie, que votre vie ne peut pas être autre, et, par conséquent, il faut supposer qu’elle doit être, comme cela. Si vous étiez à Vieux-Thann dans un état fixe, je comprendrais que tu t’en désoles ; mais, puisque vous ne devez y passer qu’un temps relativement court, cette tu ne peux pas vouloir y trouver cette vie plus régulière et plus sérieuse que je trouve comme toi nécessaire de se procurer pour la vie habituelle. Tu sais que notre devoir et notre vertu ne consistent pas à faire d’une manière absolue certaines choses, mais à bien faire celles que le bon Dieu met sur notre chemin. Je comprends bien que ce que tu crains, c’est de te laisser aller à cette vie un peu décousue, et je le comprends d’autant plus que je suis un peu comme cela dans ce moment, mais je crois qu’il serait bien mauvais, si cette crainte gâtait tout ce que nous faisons. Fixons-nous des instants une ou deux fois par jour pour penser à ce que nous avons à faire, pour voir ce que nous avons fait, offrons à Dieu nos bonnes volonté, et ne soyons pas constamment dans cette crainte vague de mal faire qui ôte de l’élan aux actes, et nous empêche de recevoir le don de Dieu qui nous a dit « Que votre cœur ne se trouble point, je vous donne ma paix, je vous laisse ma paix ». Nous avons des modèles, regardons-les, imitons-les. Ta chère Tante[11], ma bonne Mère[12], ne sont-elles pas dans cette vie qui plie leur volonté, leurs goûts, leur activité à des actions qui pourraient sembler sans unité, sans suite, si nous ne savions pas qu’elles sont toutes réunies par l’amour de Dieu. Pour nous, essayons de faire comme elles, quand nous avons reconnu dans un devoir dans une vie analogue ; nous en reprendrons une autre quand notre esprit aura été assez assoupli et notre activité assez exercée par celle-là. Ma Marie chérie, je viens de penser tout haut devant toi ; je te prie donc de ne pas prendre ce que je viens d’écrire pour un sermon ; je n’ai aucune raison pour supposer que tu aies besoin de celui-là. Imagine-toi que j’ai écrit ma méditation et tu seras dans le vrai, j’avais à peu près oublié que je t’écrivais, et si je n’étais pas si paresseuse pour recommencer ma lettre, je crois que j’aurais déchiré cette dernière page.

Adieu, mes deux Amies chéries, je vous charge de mes respectueux souvenirs pour votre chère Bonne-Maman qui a été bien bonne de m’écrire ; à vous j’envoie mes tendres baisers, et j’espère que tu ne resteras pas aussi longtemps que moi sans écrire. Vous êtes peut-être bien près de revenir. Je te quitte en t’envoyant encore mille tendresses.
Paule Arnould

Ne m’oublie pas non plus auprès de ton père[13].
Pardonne-moi ce griffonnage indigne, ma plume est détestable, mon installation précaire et les conversations autour de moi nombreuses, outre une mauvaise prose, je t’envoie donc une vilaine écriture de travers, des ratures et des fautes d’orthographe.


Notes

  1. Félicité Duméril, épouse de Louis Daniel Constant Duméril.
  2. Marguerite et Justine Jeanne Biver, nièces de Paule Arnould.
  3. Alfred Biver.
  4. Henriette Baudrillart.
  5. Félicité Silvestre de Sacy et d’Henri Baudrillart.
  6. Marthe Baudrillart.
  7. Adèle Pillault-Laboissière, veuve de Jules Charles Desforges.
  8. La maison du Vivier à Trigny (Marne) bâtie par Victor Baltard.
  9. Marie Barbe, épouse de Louis Charles Edmond Chesnay.
  10. Lucie Barbe, épouse d’Alphonse Sagot, mère de François, Jeanne et Marie Eugénie Sagot.
  11. Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards.
  12. Paule Baltard, épouse d’Edmond Arnould.
  13. Charles Mertzdorff.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Jeudi 10 juillet 1879. Lettre de Paule Arnould (Sceaux) à ses amies Marie et Emilie Mertzdorff (Vieux-Thann) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Jeudi_10_juillet_1879&oldid=54302 (accédée le 11 août 2022).

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