Dimanche 3 janvier 1915

De Une correspondance familiale


Lettre d’Émilie Mertzdorff, épouse de Damas Froissart (Campagne-lès-Hesdin) à son fils Louis Froissart (mobilisé au camp de La Braconne)


original de la lettre 1915-01-03 pages 1-4.jpg original de la lettre 1915-01-03 pages 2-3.jpg


3 Janvier

Mon pauvre enfant,

Te voilà donc souffrant de l'oreille ! je te plains de toute mon âme, c'est si douloureux. Et je ne suis pas là pour te soigner ! Comment vas-tu pouvoir passer ton examen dans d'aussi déplorables conditions ? ce n'est vraiment pas avoir de chance. D'après la lettre de Michel[1] qui t'avait trouvé encore très fatigué et tout fiévreux Dimanche et qui t'embarquait pour un voyage de 10 h encore, nous nous attendions bien à ne pas recevoir d'excellentes nouvelles de toi, mais le mal d'oreille c'est si pénible ! As-tu passé la visite ? fais-tu le nécessaire pour te soigner et te débarrasser au plus vite ? Veux-tu que je t'envoie quelque chose ? as-tu ton passe-montagne ?

Pottier[2] est parti Jeudi pour aller voir son fils à la Courtine et Aline[3] apprend ce matin par une lettre de Raymond qu'il est parti le 29 avec un assez grand nombre de fantassins pour aller rejoindre le front, au moment où on venait de lui promettre un emploi de mécanicien dans les mitrailleuses. Son père ne l'aura pas trouvé. C'est une grosse déception et je te laisse à penser si Aline est changée en fleuve ! Elle fait un rapprochement peu réconfortant avec Mme Digard[4] qui a eu précisément la même aventure.

Ton père[5] est allé voir les cuirassiers Maurice Dupont et Maurice Vandame qui sont cantonnés près d'Hesdin ; peut-être les amènera-t-il pour dîner avec nous.

François Blaud, malgré sa mauvaise vue, vient d'être pris pour le service armé, bien qu'il fût versé dans l'auxiliaire. Décidément il en faut des fantassins ! A propos de fantassins, j'ai reçu une très intéressante lettre de M. Martin qui s'est battu à Thann, je t'en envoie une copie, car c'est plein d'actualité. Tu sais qu'il est chasseur à pied. C'est tout de même une curieuse coïncidence qu'il ait été justement se battre chez nous. Il n'y fait pas meilleur qu'ailleurs !

Nous avons eu hier une lettre de Pierre[6] du 26 (confidentiellement il est près du Camp de Ch.) et paraît y travailler beaucoup. Il s'attendait à frapper un grand coup qui ne paraît pas avoir réussi au premier essai, mais on recommence.

Jean[7] qui a toujours mal au pied quand il fait une marche forcée demande à ton papa de l'aider à obtenir un service d'éclaireur monté.

Tu as passé un triste premier Janvier avec ton oreille douloureuse et ton isolement. Il est impossible de voir une famille plus dispersée que n'est la nôtre en ce moment. Elle le sera peut-être encore plus si ton papa obtient un service comme il l'a demandé !

Nous nous préoccupons de trouver un moyen pour mettre Elise[8] et le jeune Dauphin[9] en sûreté ; je vais peut-être aller étudier en Suisse la question d'un voyage à Lille par l'Allemagne ; nous en avons écrit à Sarasin[10] et à Mlle Körösi qui pourrait peut-être mieux que personne nous aider. Elle tient au bord du lac de Genève la pension de famille où était Chaze et elle est autrichienne !

Pour le moment je suis un peu fatiguée et commence par me reposer quelques jours.

Je t'embrasse tendrement mon cher petit très désolée de te savoir débuter si mal et de n'être pas près de toi.

Ton papa t'envoie mille amitiés. Il a écrit à ton Commandant[11].

Emy


Notes

  1. Michel Froissart.
  2. Eloi Raymond Pottier, régisseur, père de Raymond Pottier.
  3. Aline Besse, épouse d’Eloi Raymond Pottier.
  4. Lucie Plichon épouse de Georges Digard, dont le fils Pierre a été tué.
  5. Damas Froissart.
  6. Pierre Froissart.
  7. Jean Froissart.
  8. Elise Vandame, épouse de Jacques Froissart.
  9. Jacques Damas Froissart, né le 26 octobre 1914 à Lille.
  10. Possiblement M. Sarrazin, banquier.
  11. Probablement le commandant du camp de la Braconne.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Dimanche 3 janvier 1915. Lettre d’Emilie Mertzdorff, épouse de Damas Froissart (Campagne-lès-Hesdin) à son fils Louis Froissart (mobilisé au camp de La Braconne) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Dimanche_3_janvier_1915&oldid=56657 (accédée le 14 août 2022).

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