Dimanche 2 juin 1918

De Une correspondance familiale


Lettre de Damas Froissart (Paris) à son fils Louis Froissart (mobilisé)


original de la lettre 1918-06-02 pages 1-4.jpg original de la lettre 1918-06-02 pages 2-3.jpg


Le 2/6[1]

Mon cher Louis,

J’ai hâte de te dire que si tu nous as écrit depuis 8 jours, rien ne nous est parvenu. Or nous savons que tu es dans la fournaise : Michel[2] t’a vu et a vu Pierre[3] (me dit Françoise[4] qui a continué à voir Michel, tous les jours, depuis Jeudi matin que nous sommes partis pour Launay, Le Mans, Angers, et attendu que Michel n’arriverait pas à retrouver son unité, malgré de [vastes] et pénibles explorations).

Nous étions partis, ta mère[5] et moi, avec l’intention de découvrir, pour Lucie[6], un gîte autre que Launay où elle deviendrait par trop encombrante si elle y prolongeait son séjour avec toute la famille de Launay[7] laquelle est revenue de Nice parce que son mari est parti en Palestine).

Nos explorations au Mans et à Angers n’ont pas [donné] la maison de campagne facilement accessible, avec voisinage d’un bon docteur, que nous cherchions, ne pouvant enfermer ces enfants[8] en ville en plein été. En ville, on trouverait des maisons que des propriétaires allant à la campagne disent vouloir louer pour n’être pas réquisitionnés mais dont ils demandent des prix déconcertants. Ta mère a exploré seule Saumur et doit continuer dans la direction de Niort, (et peut-être plus au sud), limitée d’ailleurs par l’obligation de revenir ici mercredi soir.

Je suis revenu ici dès hier soir, pressé d’avoir de vos nouvelles et ne pouvant nous les faire envoyer à des adresses incertaines, si elles étaient arrivées. Mais seules les nouvelles communiquées par Michel à Françoise m’attendaient ici.

Nous avons pourtant hâte de savoir si cette interruption si soudaine de ton [repos] n’a pas été intempestive, pour un combattant à peine remis de sa fatigue de Hangard[9].

Dis-nous la vérité, même si elle n’est pas de nature à  nous charmer, ce qui est bien à redouter. Vous êtes attelés à une très dure besogne, on ne peut se le dissimuler !

Quant aux gens de l’arrière, il leur faut aussi se redire, bien des fois, que l’Amérique est là qui arrive, pour se tranquilliser ! Et la tranquillité sur le résultat final est de règle, il n’en résulte pas la tranquillité absolue pour les gens qui ont des intérêts dans les terrains où l’expansion Boche a chance de se faire, sans qu’on puisse songer à rien déménager de sérieux.

Les alertes continuent à être de règle ce qui raccourcit un peu trop les nuits. On n’a pas le sentiment que les canonnades sont très nourries et par flemme, on reste volontiers au 5ème en voulant se convaincre que s’il y avait beaucoup d’avions sur Paris, on tirerait davantage.

Quand retournerons-nous dans le Pas-de-Calais, je l’ignore : continue à considérer Paris comme étant notre adresse et uses-en

D. Froissart

Tu sais sans doute que si Michel a perdu son groupe c’est qu’il s’est laissé retenir ici, (profitant d’une prolongation à l’œil) par la préoccupation de rendre définitifs ses projets[10]. Il y est allé de sa bague de Fiançailles presque sous le canon des Boches.

J’ai le regret de t’apprendre que j’ai mes 66 ans sonnés depuis hier, [m’écrit] ton frère Jacques[11] qui en a le loisir n’ayant plus de Section à Commander : il a fait un [intérieur] à [Anvers] et a pu aller dîner avec son parrain[12] qui est seul maintenant à Bamières en attendant que Laure et son mari[13], dont on prévoit la réforme, le rejoignent.


Notes

  1. Papier à en-tête : Commandant Froissart, 29 rue de Sèvres, Paris.
  2. Michel Froissart, frère de Louis.
  3. Pierre Froissart, frère de Louis.
  4. Françoise Maurise Giroud, veuve de Jean Marie Cottard, employée par les Froissart.
  5. Emilie Metrzdorff, épouse de Damas Froissart.
  6. Lucie Froissart, épouse de Henri Degroote.
  7. Louise Marie Dumas-Milne-Edwards, épouse d’Armand Caruel et mère de plusieurs enfants.
  8. Les enfants : Anne Marie, Georges, Geneviève, Odile Degroote.
  9. Le village de Hangard, dans la Somme, a été totalement détruit en avril 1918.
  10. Ses fiançailles avec Madeleine Peignot.
  11. Jacques Froissart.
  12. Probablement Paul Froissart.
  13. Laure Froissart (fille de Paul) et son époux Jules Legentil.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Dimanche 2 juin 1918. Lettre de Damas Froissart (Paris) à son fils Louis Froissart (mobilisé) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Dimanche_2_juin_1918&oldid=56488 (accédée le 8 août 2022).

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