Dimanche 28 août 1870

De Une correspondance familiale


Lettre d’Eugénie Desnoyers (Paris) à son époux Charles Mertzdorff (Vieux-Thann)


original de la lettre 1870-08-28 pages1-4.jpg original de la lettre 1870-08-28 pages2-3.jpg


Dimanche

28 Août

Mon cher Charles,

Comme toi il me semble qu'on est un peu remonté et qu'on espère encore arriver à briser nos ennemis ; il y a dans l'air un sentiment d'avantage que nos armées auraient dû avoir du côté de Verdun, c'est affiché à la mairie, mais pas officiellement. En attendant on fait ici force provisions ; on envisage comme probable le siège, les campagnes des environs se dépeuplent, tout rentre à Paris, gens, enfants et provisions, bêtes et denrées. Tu devines la désolation des cultivateurs, ils sont prévenus qu'on détruira ce qu'ils n'auront pas pu enlever si l'ennemi approche. Ils ont peur pour leurs jeunes filles et les nièces de François[1] vont venir ici. D'un autre côté on vide Paris des bouches inutiles tels que vagabonds et filles qui ne peuvent pas certifier d'occupations utiles et sérieuses dans la capitale. Le fait est certain, j'ai pu le vérifier lorsque j'ai été à la préfecture avec papa[2] pour nos passeports ; le jour où je croyais pouvoir me rapprocher de toi, et voilà que ma gorge en a décidé autrement. J'espère que mes lettres t'annonçant mon départ et mon non départ t'arriveront en même temps, c'est ma seule consolation, je crains tant que tu te sois mis en route pour venir au devant de nous. Ma gorge va mieux, je pense que demain je reprendrai ma vie habituelle à me lever à une heure raisonnable, aujourd'hui je suis restée seule à la maison avec mes petites filles[3], tout le monde est à l'enterrement de cette pauvre tante Allain[4]. Maman[5] et Aglaé[6] sont parties à 9 h, pourvu que par ce vent, cette pluie, maman ne revienne pas malade ; l'enterrement se fait aux Molières[7] ; puis la famille regagnera le chemin de fer et rentrera vers 6 h au jardin ; et la voiture de transport ramènera le corps cette nuit au Père-LaChaise[8] dans le tombeau de la famille. Tout cela est bien fatiguant et émouvant. J'admire papa qui a eu le plus pénible qui fait bonne contenance morale et physique.

Émilie n'est plus enrhumée, Cécile[9] va la mener (il est 3 h) trouver Jeanne Brongniart pour jouer dans le jardin si la pluie ne revient pas ; elles sont très bonnes amies. Je garde Marie qui a la gorge rouge, mais de sa chute, il n'est plus question, le nez a repris ses dimensions habituelles. Remercions le bon Dieu que la maladresse de notre grosse Mie n'ait pas amené de malheur.

J'ai reçu ce matin ta bonne lettre <des> 25 et 26, je suis bien contente d'avoir de tes nouvelles, mais il me semble que tu as repris un peu courage et cela me console dans l'éloignement, car je souffre <tant> de te savoir aux idées noires et de ne pas être près de toi. Espérons qu'un temps meilleur ne va pas tarder à revenir pour notre pauvre France ; les pays occupés sont ravagés, ruinés complètement ; aussi l'élan est maintenant pour qu'on <n’en> laisse pas sortir un prussien vivant de France.

Je vais demander à Mme Buffet[10] si des bandes et des chemises seraient utiles, fais toujours faire des chemises par tes femmes, cela les occupe, et sera bien utile, tant pour les blessés que pour ceux qui rentreront dénués de tout.

J'ai envie de demander qu'on m'envoie de Launay du vieux linge, s'il en est encore temps avant l'arrivée des prussiens. Je vais écrire à Élise[11] qui me demande à venir me voir, elle va mieux et doit rentrer aussi à Paris avec ses enfants. Je lui indiquerai un jour de la semaine prochaine si tu ne m'envoies pas avant ma feuille de route.

Adieu Ami chéri, merci encore pour les détails que renferment tes bonnes lettres. Aujourd'hui François est à Montmorency pour tâcher de rapporter ici ce qu'on pourra. Maman ira aussi <probablement> demain dans le même but.

Ces messieurs[12] sont toujours tout entiers à leur fort et en <fait> de petite anecdote ce sont les députés < > Gambetta et <compagnie> <Floquet>, voulant <voir> le fort et l'amiral qui commande qui n'aime pas prétend que si ils reviennent < > députés il les laissera entrer, mais les <fera> accompagner <par> 4 matelots. L’< > n'est pas garanti. Julien[13] n'est pas venu mais Alfred a été à St Maur et il allait < >.

Toujours sans nouvelles de M. Pavet[14]. Mme Dumas[15] va rentrer à Paris.


Notes

  1. François, domestique chez les Desnoyers.
  2. Jules Desnoyers.
  3. Marie (Mie) et Émilie Mertzdorff.
  4. Marie Émilie Target, veuve de Benjamin Allain.
  5. Jeanne Target, épouse de Jules Desnoyers.
  6. Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards.
  7. Molières dans la vallée de Chevreuse, près de Paris.
  8. Le Père-Lachaise est un cimetière parisien.
  9. Cécile, bonne des petites Mertzdorff.
  10. Marie Pauline Louise Target, épouse de Louis Joseph Buffet.
  11. Élisabeth Mertzdorff, épouse d’Eugène Bonnard, mère de Charles et de Pierre.
  12. Alfred Desnoyers et Alphonse Milne-Edwards.
  13. Julien Desnoyers.
  14. Daniel Pavet de Courteille, mortellement blessé.
  15. Cécile Milne-Edwards, épouse d’Ernest Charles Jean Baptiste Dumas, est auprès de sa sœur Louise, épouse de Daniel Pavet de Courteille.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Dimanche 28 août 1870. Lettre d’Eugénie Desnoyers (Paris) à son époux Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Dimanche_28_ao%C3%BBt_1870&oldid=54382 (accédée le 8 août 2022).

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