Dimanche 19 mars 1871 (A)

De Une correspondance familiale

Lettre d’Eugénie Desnoyers, épouse de Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) à Adèle Duméril (épouse de Félix Soleil) (Paris)

original de la lettre 1871-03-19 (A) pages1-4.jpg original de la lettre 1871-03-19 (A) pages2-3.jpg


Vieux-Thann[1]

19 Mars 71

Ma chère Adèle,

Quoique je me sois adressée à la bonne mère[2], pour lui dire toute la part que nous prenons à votre douleur, je tiens à te répéter que le malheur qui vous a frappés, nous frappe aussi car nous avions tous une tendre affection pour ton bon père[3]. Qui ne l'aurait pas aimé ? lui toujours si affectueux, si bienveillant, si dévoué pour tous, aussi sa mort laisse un grand vide dans la famille.

Je pourrais appliquer ces mêmes paroles à notre cher Julien[4], quoique plus jeune, il réunissait déjà la douceur et la fermeté et promettait par toutes ses nobles qualités, de rester toute sa vie un homme de bien, dans toute l'acception du mot. Mais il faut se soumettre aux décrets de la Providence, Dieu l'a trouvé digne de l'appeler à lui ; à ceux qui restent à se consoler dans le souvenir des belles vertus de ceux qu'ils pleurent et à accomplir encore, avec plus de courage, la tâche qui leur est imposée.

Tu as été bien inquiète pour ton mari[5], sans nouvelle de lui au milieu de ton chagrin, mais tu sais puiser dans la religion le calme nécessaire dans ces grandes épreuves ; et je sais combien ta mère et toi êtes admirablement résignées. Vous avez eu la consolation d'entourer ton bon père, jusqu'au dernier moment, de votre tendre affection ; il a pu jouir de ses chers petits-enfants[6] qu'il aimait tant, tout cela est un adoucissement à la douleur que vous conserverez toujours.

Vous allez quitter votre chère maison du Jardin des Plantes, encore un déchirement ; que de doux souvenirs elle renfermait pour nous tous ! j'ose dire ; mais goutte à goutte on apprend à se détacher des choses de ce monde. Vous allez vous rapprocher de notre pauvre Alsace, j'espère que ton oncle et ta tante[7] pourront plus facilement vous voir. Ils ont été comme toujours courageux et résignés devant la mort du si excellent frère[8] dont ils apprenaient la perte par le journal ; puis fermes pour accepter le départ de Léon[9] à l'armée, puis frappés avec nous par la perte de notre Julien ils partageaient notre douleur comme ils partageront toujours celle de tous ceux qui sont affligés. Aussi ils savent bien combien nous les aimons. Ils ont été bien seuls cet hiver, ne pouvant quitter Morschwiller, et nous ne pouvant aller que rarement les voir.

Léon rentrera probablement demain.

Tes petites nièces[10] vont bien, nous avons pu leur épargner, c'est-à-dire, Dieu a épargné pour elles, les émotions d'une guerre trop rapprochée et nous avons le bonheur de les voir bien portantes après les terribles 6 mois que nous venons de passer. Marie, quoique bien enfant au jeu, est toujours très réfléchie, travaillant comme Caroline[11], avec fruit ; la voilà en plein catéchisme, elle fera sa 1re communion dans un an. Emilie est toujours la mignonnette. J'espère que lorsque nous pourrons aller à Paris, tu y seras encore et qu'elles pourront voir tes petits enfants. Voudras-tu être notre interprète auprès de ton oncle l'ingénieur[12] pour lui faire toutes nos amitiés. Je n'oublierai pas que c'est son fils[13] qui nous a remplacés auprès de notre cher Julien. Adieu, chère Adèle, embrasse pour moi ta bonne mère et crois à l'affection de ta cousine et amie

Eugénie Mertzdorff

Charles[14] ne fait qu'un avec moi pour les sentiments que je vous exprime et il te prie de partager avec ta mère et ton mari les sentiments de sa vive amitié.

Mes petites filles embrassent bien tante Eugénie, tante Adèle et les 3 bons gros chéris.


Notes

  1. Lettre écrite sur papier deuil.
  2. Eugénie Duméril, veuve d’Auguste Duméril (« tante Eugénie »).
  3. Auguste Duméril, décédé le 12 novembre 1870.
  4. Julien Desnoyers, tué le 5 janvier 1871 au fort d’Issy.
  5. Félix Soleil, époux d’Adèle Duméril, travaillant à Chaumont.
  6. Marie, Léon et Pierre Soleil.
  7. Louis Daniel Constant Duméril et son épouse Félicité Duméril.
  8. Auguste Duméril.
  9. Léon Duméril.
  10. Marie et Emilie Mertzdorff.
  11. Caroline Duméril, mère de Marie, première épouse décédée de Charles Mertzdorff.
  12. Charles Auguste Duméril.
  13. Paul Duméril (voir la copie de la lettre du 31 janvier 1870).
  14. Charles Mertzdorff.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Dimanche 19 mars 1871 (A). Lettre d’Eugénie Desnoyers, épouse de Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) à Adèle Duméril (épouse de Félix Soleil) (Paris) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Dimanche_19_mars_1871_(A)&oldid=52357 (accédée le 14 août 2022).

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