Dimanche 17 juillet 1870 (B)

De Une correspondance familiale

Lettre de Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) à son épouse Eugénie Desnoyers (Paramé)

original de la lettre 1870-07-17B pages1-4.jpg original de la lettre 1870-07-17B pages2-3.jpg


Chère petite Amie

Un mot ce soir, car probablement allant demain à Morschwiller je ne saurais te donner de nos nouvelles.

La journée d'aujourd'hui Dimanche s'est bien passée, cependant mes petites fonctions de maire m'ont encore occupé presque la journée entière.

Tout ce qui est militaire, réserve, etc. a reçu sa feuille de route, dans le nombre il y a plusieurs jeunes mariés. L’on me dit que 50 quittent demain & après – quantité d'engagés volontaires, des garçons de 18 à 29 ans qui n'aiment pas le travail vont se faire soldat. J'ai fait venir quelques mauvaises têtes de chez Mme André[1] pour les prêcher & leur dire de se tenir tranquilles s'ils veulent rester libre.

Enfin des plaignants de toute espèce & de toute couleur – pour achever ma journée un mariage[2] ! Voilà ce qui est de mes actions.

J'ai fait un tour au jardin devant la maison, tout est sec, archi sec, l'on ne se douterait pas qu'il y a 4 jardiniers[3]. Ce n'est pas beau !

Le bruit court qu'à Masevaux il y a eu cette nuit, troubles, pillage, 5 morts & quantité de blessés. Parmi ces derniers le maire & le juge de paix. Je n'ai rien pu savoir de certain. Mulhouse est rentré dans l'ordre, de même Thann où il n'y a plus de militaires.

Vieux-thann demain tout le monde sera à son travail.

La physionomie de la population est triste & résignée.

L'on s'attend à voir mobiliser la garde mobile ; cependant nous n'avons aucune instruction, cela se fera comme le rappel des militaires en congé & autres par les gendarmes.

Les chemins de fer ne marchent plus, il n'y a qu'un convoi montant autant descendant. Rien entre Mulhouse & Strasbourg. & probablement il en est de même entre l'ouest & Paris. comme l'Est ?

Je t'ai déjà dit que le chemin de fer n'accepte plus de marchandises, d'aucune espèce. L'on organise un courrier par terre pour chercher les lettres à Mulhouse. Allant en voiture à Morschwiller je tâcherai d'être rentré de bien bonne heure.

Je viens d'écrire à M. Dugué pour lui demander s'il recevrait mes titres & quelque argent en dépôt. Il ne faut pas pour cela croire que je sois un oiseau de mauvais augure ; mais il y a encore trop à l'Est, un peu plus à loin l'Ouest ne me contrarierait pas. Je suppose que je serai approuvé ?

Il me semble qu'il y a déjà une éternité que je vous ai quitté. tant d'évènements depuis si peu de jours

Mais sois tranquille tu vois que je te dis tout ce qui se passe en moi & autour de moi. Voilà bien un ennui de passé, le second celui est plus grave, mais il passera aussi & la France restera France.

En Allemagne l'entrain & l'enthousiasme est très grand ; mais le long du Rhin ils ne sont pas mieux lotis que nous lorsqu'on pense aux misères en perspective pour quelques millions d'hommes, sans compter les morts & les blessés. L'on se demande pourquoi ?

Je te demande pardon, mais je ne sais penser qu'à ce gros nuage & mes lettres n'en sont pas éclairées.

Tes bonnes lettres me font toujours bien plaisir tu embrasseras bien Emilie[4] chérie pour sa bonne lettre, comme je t'embrasse pour la tienne.

Vous recevez toujours régulièrement le Moniteur universel & assez < > l'Industriel ? Avec ces deux Journaux vous êtes au Courant de tout. Je t'embrasse bien, fais-en autant à Marie[5] & Emilie n'oublie pas Alphonse & Aglaé[6], Julien[7] s'il est avec vous au reçu de la présente

tout à toi

Charles Mertzdorff

Dimanche Soir 10 h.


Notes

  1. Marie Barbe Bontemps, veuve de Jacques André.
  2. Charles Mertzdorff a marié Jean Rieder, ouvrier de fabrique, 48 ans, né à Bettendorf (Haut-Rhin) et Marie Thérèse Meyer, 36 ans, domiciliée à Vieux-Thann.
  3. Parmi les jardiniers des Mertzdorff, Gustave.
  4. Emilie Mertzdorff.
  5. Marie Mertzdorff.
  6. Alphonse Milne-Edwards et son épouse Aglaé Desnoyers.
  7. Julien Desnoyers.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Dimanche 17 juillet 1870 (B). Lettre de Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) à son épouse Eugénie Desnoyers (Paramé) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Dimanche_17_juillet_1870_(B)&oldid=39411 (accédée le 28 juin 2022).

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