Dimanche 17 août 1879

De Une correspondance familiale

Lettre d’Emilie Mertzdorff (Launay près de Nogent-le-Rotrou) à son père Charles Mertzdorff (Vieux-Thann)

original de la lettre 1879-08-17 pages 1-4.jpg original de la lettre 1879-08-17 pages 2-3.jpg


Launay 17 Août 1879.

Morgen Stünd hat Gold im Mund[1] dit-on, et je suis très disposée à le dire aussi, mais pas ce matin, car nous avons laissé passer les Morgen Stunden[2] sans leur dire même bonjour et si tante[3] n’était pas entrée dans notre chambre à 7h moins le quart nous dormirions peut-être encore. Ce qu’il y a de plus surprenant, c’est que Marie[4] et Marthe[5] s’étaient couchées vers 8 heures déjà poussées par un invincible sommeil et tout le monde en a fait autant excepté tante et moi qui étions trop acharnées à nos ouvrages de couture pour les quitter si tôt. Tu vois, mon père chéri, que si Marie emploie dans la journée toutes ses forces à courir et à tirer de l’arc, elle sait bien les réparer. Hier nous avons beaucoup marché sur la butte. D’abord nous étions partis, profitant d’un rayon de soleil, pour nous installer dehors avec nos ouvrages. Nous allons au Coupe-Gorge mais il y a trop de vent, nous remontons à l’Ajoupa, trop de vent encore, alors nous descendons dans le vallon Pitoux qui est au pied et là nous nous faisons un lit de fougères pour nous installer, mais nous nous trouvions au milieu d’une véritable forêt de fougères et de genêts presque aussi hauts que moi et nous voilà pris d’un irrésistible désir de jouer à cache-cache. Personne n’y met d’opposition et aussitôt nous voilà tous couchés sous les fougères ; c’était on ne peut plus drôle, on avait beaucoup de peine à trouver mais encore bien plus à courir car on ne pouvait avancer que par bonds ou bien en se frayant péniblement un chemin et je ne me chargerais pas de dresser la liste de toutes les chutes.

Un gros nuage noir est venu nous chasser et nous n’avons eu que le temps de courir à la maison. Heureusement que bon-papa et bonne-maman[6] étaient restés à la maison car ils n’auraient jamais pu rentrer de la même vitesse et il était cependant bien temps. Lorsque la pluie a été finie, nous sommes repartis avec Michel[7] car oncle[8] et tante voulaient connaître toutes les limites de Launay et nous avons marché pendant une heure et demie, seulement pour faire le tour de la propriété, il y avait beaucoup d’endroits que je ne connaissais pas du tout et que j’ai été enchantée de voir.

Oncle partir ce soir pour arriver à Paris à minuit et nous, nous partirons demain vers midi et arriverons à 3 heures pour repartir Jeudi et aller retrouver notre petit papa chéri. Quel bonheur ! comme nous allons passer un bon moment tous ensemble !

Tante Adèle[9] est en ce moment à Paris, elle est arrivée Mercredi mais je ne sais pas combien de temps elle restera. Toutefois, j’espère bien qu’elle viendra un de ces jours dîner chez Tante et que nous la verrons ainsi que Pierre et Louise. Tu penses si Marie est contente à l’idée de revoir sa filleule et de refaire connaissance avec elle, j’espère qu’elle aura plus de succès qu’à la dernière tentative.

Oh tu ne sais pas ce qui nous est arrivé hier au sujet de ta des lettres ! Elles n’étaient pas terminées au moment où oncle Alfred[10] est parti, alors nous avons voulu les mettre dans la diligence de Bellême qui passe sur la route vers midi, mais elle était en avance et elle avait passé lorsque nous sommes arrivés à la poste. Il n’y avait pas de temps à perdre : oncle, Marie et moi sommes partis comme trois flèches (lancées par Marie), coupant toujours au plus court nous avons pris par la ferme, par les champs, puis nous avons continué la vieille route et sommes arrivées derrière la gare, là nous avons appelé oncle Alfred car nous ne pouvions pas pénétrer sur la voie, il a pris nos lettres et au même instant le train est arrivé. Nous n’avions mis que 9 minutes à gagner la gare mais nous [n’en] aurions pas eu une dixième.

Adieu mon père chéri, je t’embrasse encore une fois par la pensée, mais je me réjouis à l’idée de le faire bientôt en réalité. Dans 4 ou 5 jours il en sera ainsi.
Ta fille Émilie


Notes

  1. Transcription approximative de Morgenstund hat Gold im Mund (« Le travail du matin est le plus profitable » ou « le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt »).
  2. Morgen Stunden : les heures matinales.
  3. Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards.
  4. Marie Mertzdorff, sœur d’Emilie.
  5. Marthe Pavet de Courteille.
  6. Jules Desnoyers et son épouse Jeanne Target.
  7. Probablement Michel Victor Ménager, fermier.
  8. Alphonse Milne-Edwards.
  9. Adèle Duméril, épouse de Félix Soleil, mère de cinq enfants, dont Pierre et Louise Soleil.
  10. Alfred Desnoyers.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Dimanche 17 août 1879. Lettre d’Emilie Mertzdorff (Launay près de Nogent-le-Rotrou) à son père Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Dimanche_17_ao%C3%BBt_1879&oldid=39400 (accédée le 12 août 2022).

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