Dimanche 14 et lundi 15 août 1870 (C)

De Une correspondance familiale

Lettre d’Eugénie Desnoyers (Paris) à son époux Charles Mertzdorff (Vieux-Thann)

original de la lettre 1870-08-14 C pages1-4.jpg original de la lettre 1870-08-14 C pages2-3.jpg


Paris 14 Août 70

10 h du soir.

Je crains bien mon cher Charles, que ce ne soit que pour MM. les Prussiens que j'écrive et que tu ne reçoives pas ces griffonnages qui doivent te rassurer sur la santé de femme et enfants[1] et te porter les tendresses de tes trois chéries. Dans l'éloignement nous avons encore quelques bons moments car nous sommes nombreux, on cause, et malgré les grandes préoccupations avec les enfants on rit encore, mais toi là-bas tout seul combien ce doit être triste ;

Toute la journée préoccupations, affaires, et le soir les chambres désertes, je me figure bien ce que tu dois souffrir moralement et je voudrais bien pouvoir t'envoyer une partie de moi et laisser l'autre à mes bonnes petites filles dont je suis parfaitement contente ; elles causent gentiment et n'ont plus l'air si empaillées comme dit tante Aglaé[2]. Ce soir nous dînions tous chez M. Edwards[3].

Je t'ai quitté me disposant à sortir. Après avoir porté mes lettres à la poste j'ai mené Marie et Emilie chez Aglaé, où elles ont passé une bonne journée en compagnie de Jean[4] puis suis allée chez Mme Clavery[5] qui était venue 2 fois me voir sans me rencontrer, je l'ai trouvée. On m'a beaucoup parlé de toi. Albert de Lisa[6] rentrait de l'Est pour sauver les caisses de la banque. De là j'ai été chez l'oncle[7] boulevard Magenta (toujours avec l'assistance des omnibus car il faut faire des économies je mets de côté les voitures à l'heure). L'oncle est venu m'ouvrir la porte ; il est seul à Paris avec une bonne, sa femme[8] est auprès d'Elise[9] qui se remet lentement de son angine, elle ne se lève que quelques heures par jour et on lui donne du sirop d'opium pour la faire dormir. Je vais lui récrire à Fontenay, mais je n'irai pas la voir, au reste je ne vais chez personne à la campagne, nous restons au jardin à travailler pour les blessés. J'ai trouvé oncle bien pour ses 80 ans, il est comme autrefois, il a repris sa petite vie habituelle, ça lui va.

Mme Pavet[10] est accouchée d'un garçon[11] aujourd'hui ; sa sœur[12] n'était pas encore auprès d'elle. M. Pavet est à Metz.

Maman[13] a encore mal à la gorge mais en somme elle est bien. Ce soir elle a eu l'attention de souhaiter à Marie sa fête. Est-ce aimable ? Cette bonne mère avait été chercher elle-même un pot de marguerites blanches.

On est suffoqué quand on pense à ce qui nous attend. Et à quel prix sera achetée la victoire si on l'a ? Partout on prépare des ambulances ; le palais du Luxembourg va être entièrement affecté à cet usage. On fait des constructions provisoires dans les jardins des hôpitaux, enfin chacun fait ce qu'il peut. J'espère être rentrée lorsque les nôtres seront utilisées. Ah mon Dieu que de souffrances, ça navre, on a le frisson.

Bonsoir, mon cher Ami, sois raisonnable, ne te fatigue pas trop, pense un peu à toi par amour pour nous.

ta petite femme

Eugénie

Le journal annonce la mort de M. Kestner. C'est un grand malheur pour sa famille.

15 Août.

Ce matin une bonne dépêche de la Moselle, espérons que ce n'est que le commencement d'une série de victoires et que les esprits pourront se rassurer.

Ce matin dès 5 h 1/2 Alfred[14] s'en allait avec ses hommes au fort que le génie lui a indiqué, je ne sais rien encore.

Les uns sont à la messe, les autres vont y aller ; le temps est beau. Pas l'ombre de fête pour le 15 bien entendu. Une lettre d'Elise qui me demande des nouvelles d'Alsace, elle est faible et naturellement plus inquiète encore des évènements, je viens de lui répondre.

Que c'est triste d'être ainsi sans communication.

Adieu, Ami chéri, je t'embrasse de tout cœur bien fort, les petites filles en font autant et chacun veut te dire qu'on pense bien à toi

ton Eugénie

Ta dernière lettre reçue était de Jeudi soir. Où est envoyé Léon[15] ? Je pense bien à lui.


Notes

  1. Marie et Emilie Mertzdorff.
  2. Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards.
  3. Henri Milne-Edwards, père d’Alphonse.
  4. Le petit Jean Dumas.
  5. Amica Le Roy de Lisa veuve d’Amédée Clavery ou bien sa belle-fille Marie Philiberte Ferron, épouse de Paul Clavery.
  6. Probablement Albert Le Roy de Lisa.
  7. Frédéric Mertzdorff.
  8. Caroline Gasser.
  9. Elisabeth Mertzdorff, leur fille, épouse d’Eugène Bonnard.
  10. Louise Milne-Edwards, épouse de Daniel Pavet de Courteille.
  11. André Pavet de Courteille.
  12. Cécile Milne-Edwards, épouse d’Ernest Charles Jean Baptiste Dumas.
  13. Jeanne Target, épouse de Jules Desnoyers.
  14. Alfred Desnoyers.
  15. Léon Duméril.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Dimanche 14 et lundi 15 août 1870 (C). Lettre d’Eugénie Desnoyers (Paris) à son époux Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Dimanche_14_et_lundi_15_ao%C3%BBt_1870_(C)&oldid=39356 (accédée le 8 août 2022).

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