Dimanche 10 janvier 1864

De Une correspondance familiale

Lettre de Félicité Duméril (Morschwiller) à Eugénie Desnoyers, amie de sa fille décédée et future épouse de son gendre veuf (Paris)


Morschwiller 10 Janvier

Il y a déjà plusieurs jours que je désire t'écrire, ma bien chère enfant, mais à cette époque de l'année on ne parvient pas à faire tout ce qu'on voudrait. J'avais pourtant à cœur de ne pas tarder à te remercier de ta bonne lettre qui m'a fait tant de plaisir ainsi qu'à chacun des miens : tu me connais, tu sais combien je t'aime, combien la pensée de cette intimité si tendre qui t'unissait si étroitement à ma bien aimée fille[1], est, dans ma douleur, un point sur lequel j'aime à revenir sans cesse. Oh oui nous te regardons comme notre fille sur qui, du haut du Ciel notre bien aimée répand ses bénédictions ; dans nos bras tu trouveras un second père[2], une seconde mère, et en Léon[3] un frère rempli de dévouement et fier de ton mérite comme il l'était de celui de notre chère Caroline. Il semble vraiment que Miky[4] ait déjà le sentiment de tout ce que tu es pour elle, car à la pensée d'aller te voir, sa physionomie, ses gestes, disent bien plus que tout ce que je pourrai t'exprimer. Cette charmante enfant qui me rappelle tant notre Caroline a vraiment un jugement, <un tact> au-dessus de son âge. Elle dit que lorsqu'elle sera à Paris, elle ne te quittera pas, qu'elle sera toujours toujours auprès de toi. Oh comme je voudrais être déjà arrivée au moment où je pourrai mettre dans tes bras ces chères petites[5] dont je suis sans cesse occupée de loin comme de près. Miky et Emilie sont enchantées des jolies étrennes que tu as eu la bonté de leur envoyer. C'était un plaisir d'entendre la petite Emilie raconter l'usage de tous les objets renfermés dans sa boîte, cette chère enfant a bien son charme aussi : quelques personnes l'appellent petit écureuil, je trouve cette comparaison parfaite pour elle car elle a une gentillesse et une grâce remarquables. Il y a huit jours que je n'ai vu ces bonnes petites et il me semble qu'il s'est écoulé un temps énorme depuis que je les ai quittées. Quant à leur bon père[6] on voudrait aussi le voir sans cesse, son esprit si souvent auprès de toi, donne à sa physionomie et à toutes ses actions un redoublement de tendresse pour chacun des siens.

Embrasse bien fort pour moi ma chère Aglaé[7]. Je suis si contente des bons détails qu'on m'a donnés sur sa santé, dis-lui que je joins mes recommandations à celles de son entourage pour qu'elle ne fasse pas d'imprudence et qu'elle sache se soigner. Rappelle-nous je te prie, au souvenir de Monsieur Alphonse, qu'il veuille bien recevoir avec sa femme que nous aimons tant l'expression bien sentie de l'attachement des vieux amis de Morschwiller, ce que je dis au jeune ménage, je l'adresse également à tes bons frères Alfred et Julien : mais que te dirai-je pour ton bon père et ta bonne mère[8], tous deux me connaissent, et ils savent que parfois le cœur est si plein que les mots sont bien insuffisants à rendre ce qu'on éprouve : le mieux est donc de te prier de bien les embrasser pour moi et de leur serrer la main comme nous voudrions le faire nous-mêmes. J'ai reçu de bien bonnes lettres de ma sœur[9] et de ma chère Adèle qui me dit : papa et maman étant absents, j'étais toute seule quand Madame Desnoyers et Eugénie[10] sont venues, je les ai reçues un moment. Cette bonne petite Eugénie a été, comme à son ordinaire, bien affectueuse et bien aimable pour moi. Ce mot cette bonne petite Eugénie en dit tant ! Il faut que je te quitte ma bien chère enfant mais auparavant je ou plutôt nous t'embrassons autant que nous t'aimons. Ce temps de neige a permis à Léon d'aller en traîneau à Mulhouse cet après-midi, nous l'attendons d'un moment à l'autre.

F. Duméril

Ne m'oublie pas je te prie auprès de François, de Pauline et de Marie[11]. J'adresse à la bonne Louise toutes mes félicitations sur la naissance de son fils.


Notes

  1. La fille de Félicité, Caroline Duméril, épouse de Charles Mertzdorff, est décédée en 1862 ; le remariage de Charles avec Eugénie Desnoyers est préparé.
  2. Louis Daniel Constant Duméril, père de Caroline.
  3. Léon Duméril, frère de Caroline.
  4. Marie (Miky) Mertzdorff, fille de Caroline, âgée de 5 ans.
  5. Marie et Emilie Mertzdorff (âgée de 3 ans), filles de Caroline, habitent à Vieux-Thann.
  6. Charles Mertzdorff.
  7. Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards et sœur d’Eugénie.
  8. Jules Desnoyers et son épouse Jeanne Target, parents d’Alfred, Eugénie, Aglaé et Julien.
  9. Eugénie Duméril, épouse d’Auguste Duméril, mère d’Adèle.
  10. Eugénie Desnoyers, la destinataire de la lettre.
  11. François, Pauline et Marie, domestiques chez les Desnoyers.

Notice bibliographique

D’après l’original.

Pour citer cette page

« Dimanche 10 janvier 1864. Lettre de Félicité Duméril (Morschwiller) à Eugénie Desnoyers, amie de sa fille décédée et future épouse de son gendre veuf (Paris) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Dimanche_10_janvier_1864&oldid=39284 (accédée le 13 août 2022).

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