Vendredi 14 janvier 1916

De Une correspondance familiale

Lettre d’Emilie Mertzdorff, épouse de Damas Froissart (Paris) à son fils Louis Froissart (Camp de La Braconne)

original de la lettre 1916-01-14 pages 1-4.jpg original de la lettre 1916-01-14 pages 2-3.jpg


14 Janvier[1]

Quelle bonne surprise, mon petit, de voir ton écriture ce matin et d’avoir ton adresse pour pouvoir t’écrire. Voilà ce que c’est que de bien dresser ses parents à n’être pas gâtés, on s’attire des remerciements pour quelque chose qui est peut-être, après tout, bien naturel !

Nous sommes contents de te savoir arrivé à bon port et bien reçu. Tu ne parles pas du transport d’Angoulême à la Braconne, nous pensons en concluons que tu n’as pas eu de difficulté à le faire comme il était prévu et que ce luxe (le dernier pour quelque temps) n’a pas occasionné trop de souffrance à ta bourse.

A peine étais-tu parti que Pierre[2] te remplaçait. Il est arrivé comme nous commencions à déjeuner et est reparti le lendemain à midi, de sorte qu’il n’aura eu ta lettre qu’à son retour à Fontainebleau mais il a exploré ta chambre et trouvé ce que tu avais préparé pour lui. Il part demain samedi pour Valréas avec 50 élèves et deux autres groupes de 50 conduits par 2 autres sous-lieutenants plus ou moins sympathiques mais qui ont sur lui la priorité du droit d’aînesse ; cela le décharge de toute responsabilité et il s’en réjouit. Il restera là-bas jusqu’au 26 Février et verra défiler 3 séries d’élèves dont le peloton de Michel[3] chaque peloton faisant une cure de 15 jours. Les pelotons qui suivront le 1er seront beaucoup plus nombreux et on adjoindra aux 3 instructeurs actuels de nombreux camarades ce qui donnera plus de vie et plus de choix dans les relations.

Nous avons dîné hier soir ainsi que les Jacques[4] et Lucie[5] chez Mme Colmet-Daâge[6] avec les de la Chaise. Toujours la même, Suzanne[7], et j’ai du plaisir à la retrouver avec tout son charme si primesautier. Guy[8] n’est pas bien en ce moment. Il traverse une mauvaise période dont Madeleine est ennuyée car s’il souffre de choses insignifiantes la souffrance n’en est pas moins réelle.

Ta tante Marie[9] n’est pas encore de retour de sa mission diplomatique.

J’ai été Mercredi à Saint-Hippolyte. Mlle Marie (très émue de ton départ) m’a colloqué deux nouvelles familles, l’un de mes malades étant mort dans l’intervalle. Tout cela est bien intéressant et si on encourage dans telle mansarde, on s’édifie dans telle autre. J’ai vu une pauvre femme malade qui vient d’apprendre la mort de son fils et qui accepte toutes ses épreuves (et mes 4 marges ne suffiraient pas à les énumérer) avec un esprit de foi et une résignation admirables. Je ne connais rien de poignant comme les souffrances du cœur chez les pauvres quand elles sont senties et acceptées chrétiennement au milieu de toutes les privations et les angoisses de la pauvreté.

Hier soir j’ai reçu une carte très émue du pauvre Martin[10] qui retournait encore une fois à l’attaque au lieu de partir en permission. Il faut avouer que c’est dur ! Les communiqués n’en parlent pas aujourd’hui, je crains que ce ne soit pas bon signe. La carte paraît timbrée du 11.

Je t’embrasse tendrement, mon cher enfant, je pense beaucoup à toi, et je peux bien te dire que cela nous manque beaucoup de ne plus te voir. Ton papa[11] a été plus ému encore que moi de ton départ et parle sans cesse de toi. Donne-nous de tes nouvelles souvent et reçois tendresses et amitiés de tous.

Emy


Notes

  1. Il est possible que cette date soit erronée.
  2. Pierre Froissart, frère de Louis.
  3. Michel Froissart, autre frère de Louis.
  4. Jacques Froissart et son épouse Elise Vandame.
  5. Lucie Froissart, épouse d’Henri Degroote.
  6. Probablement Thérèse Marie Salmon, veuve de Georges Alexandre Colmet Daâge.
  7. Probablement Suzanne Compadre, épouse de François Marie Ladislas de La Chaise.
  8. Guy Colmet-Daâge, époux de Madeleine Froissart.
  9. Marie Mertzdorff, veuve de Marcel de Fréville.
  10. Edouard Martin.
  11. Damas Froissart.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Vendredi 14 janvier 1916. Lettre d’Emilie Mertzdorff, épouse de Damas Froissart (Paris) à son fils Louis Froissart (Camp de La Braconne) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Vendredi_14_janvier_1916&oldid=53823 (accédée le 13 août 2022).

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