Vendredi 10 mars 1882

De Une correspondance familiale

Lettre de Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) à sa fille Marie Mertzdorff, épouse de Marcel de Fréville (Paris)


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Mardi Vendredi soir 10 Mars 82[1].

Ma chère Marie bien aimée

Tu as parfaitement raison je suis un mauvais correspondant & si je ne pensais pas plus à mes enfants que je ne leurs écris, je serais un bien mauvais papa.

Mais bien heureusement il n’en est pas ainsi & si je n’écris pas c’est que je me porte bien, & il me semble toujours que vous le savez de reste & que je ne trouve pas d’autres sujets de conversation.

Ma vie est d’une régularité mathématique, rien de se fait en plus & rien en moins. Dès 6 ½, il fait jour, Thérèse[2] me porte mon eau chaude, ce qui me réveille à 1/2, je me tourne & retourne quelques fois & souvent 7 h sonnent lorsque je me lève mais je ne suis pas content & me traite de paresseux, ce qui ne m’est pas toujours agréable ; le fait est que lorsque je me couche entre 10 & 11 h 8 heures de sommeil sont plus que suffisants, car je ne perds rien en route. Sitôt levé, mon petit café ! & je range encore un peu ce que j’ai laissé le soir & je descends au bureau.

Je fais un petit tour par le blanchiment & arrive au laboratoire où je ne reste pas car à 9 ¼ arrive le grand courrier de Berlin. il est 10 h lorsque je quitte le bureau passe par les ateliers de réparations & finis par le laboratoire où je contrôle les essais faits par mon [formulers] bossu. Ces derniers temps j’ai fait quelques petites analyses assez intéressantes, surtout pour savoir si je sais encore quelque chose.

11 h & ½ arrivent & je trouve au bureau les lettres de mes chéries[3], c’est la belle la bonne ½ heure. Je lis & relis, je vous vois, je suis avec vous. Puis je lis mon journal de Paris, arrive Midi je monte mon journal qui me tient compagnie pendant mon dîner, qui n’est jamais bien long, cependant il est plus 1 h lorsque je reporte mon journal au bureau pour que les jeunes gens[4] puissent aussi le lire : & je vais au billard ; vers 1 ½ h Léon a fini & vient me trouver, l’on fait 2 parties qui se disputent bien & vers 2 h nous faisons un tour au jardin, qui est plus ou moins long suivant le temps. Lorsqu’il fait beau comme ces jours-ci, nous trouvons Hélène & ces dames[5], & l’on reste un peu plus longtemps. vers 2 ½ h chacun va à sa besogne, je vais au bureau & me donne la tâche d’étudier un peu la politique de Bismarck, la bourse etc.

à 3 h nouveau courrier qui généralement n’est pas long & je retourne au laboratoire où je reste 1 à 2 heures. je fais un tour avant de rentrer au bureau & il est près de 6 h. Après la cloche je monte & trouve mes pantoufles qui se chauffent sur le poêle, tu comprends la tentation & le reste. à partir de ce moment je ne quitte plus mon petit salon que pour aller manger mon potage & mon œuf ou mon morceau de viande froide & je ne bouge plus. Je lis, & lorsque je suis fatigué, je voyage & suis souvent par mes pensées absent.

J’ai quelque chose d’intéressant ou de pressant à faire quelque fois minuit me surprend sans que je m’en doute mais le plus souvent il est 11 h. Et toute la nuit je ne suis plus de ce monde, un plomb est moins lourd. Une roue qui tourne n’est pas plus régulière.

Hier j’ai fait une petite exception, j’étais au Kattenbach[6] porter une petite contribution & lorsque l’on bavarde avec sœur Bonaventure l’on reste plus longtemps que l’on aurait voulu.

Depuis que je suis revenu je n’étais même pas à mon hôpital, les vieilles y sont depuis 8 jours & je n’ai pas encore vu. Ce n’est pas sur le chemin de la roue.

Je n’ai pas fait visite à mon Docteur & sa mère[7], n’étais qu’à mon arrivée chez mon Oncle[8], n’ai pas encore vu notre curé[9] etc. etc. toujours la roue qui ne sait dévier de son mouvement habituel.

Je viens de t’écrire 4 pages bien peu intéressantes comme tu vois, pour te dire ce que tu n’ignorais pas.[10]

J’ai écrit il y a peu de jours à Émilie[11] elle t’aura communiqué ma lettre.

Hier vers 2 h. j’ai rencontré Madame Berger & Hélène[12] au Jardin faisant visite à Marie Léon[13]. Hélène a bien bonne mine & est rayonnante de contentement. son M. Poinsot a fait des merveilles, sa Maman aussi n’a pas mauvaise mine. les ouvriers sont à Law depuis quelques mois, il paraît que l’on en fait un vrai petit bijou & que l’on se réjouit d’aller occuper de suite après le mariage. Le Mariage est fixé au Lundi ? de pâques il me semble. Ces dames doivent la semaine prochaine aller à Paris pour les achats ; mais l’on n’y restera qu’une dizaine de jours & l’on fera peu de visites.

Comme je l’ai dit à Émilie, à la requête de Gabrielle henriet. je suis assigné de me trouver pour le 20 à Colmar, pour l’interdiction du papa[14]. à ce que je comprends dans ma feuille allemande que j’ai reçue. le voyage m’ennuierait beaucoup, si je n’avais pas depuis longtemps le projet d’aller visiter la Maison des petites Sœurs, avoir leur règlement & tous les renseignements pour le traitement des pauvres vieux. la Sœur que j’ai n’est pas suffisant, n’est pas assez intelligente ni assez active pour conduire ma maison, elle ne sait pas du tout ce que c’est qu’un ménage, cela cloche un peu & c’est pour cela que je ne serais pas fâché de voir par moi-même. Malheureusement ce serait affaire de femme que tout cela & je ne sais comment m’y prendre pour endosser un jupon...

La végétation n’est pas encore très avancée, bien heureusement, aujourd’hui nous avions une température de Juillet, les ouvriers dans les vignes en ont souffert. les nuits sont fraîches. La serre n’est plus bien belle, il y a trop de soleil.

Tu sauras que notre vieux Louis ne va plus à Mulhouse avec les 4 chevaux, il s’est mis à boire, a manqué de se faire tuer & le voilà pensionnaire au grand chagrin de femme & enfants, car il est difficile & peu tendre.

Il ne me reste qu’une toute petite place pour t’adresser force gros baisers pour ta petite Jeanne[15] sa Maman & aussi son papa[16]. tout à toi ton père

ChsMff 


Notes

  1. Lettre sur papier deuil.
  2. Thérèse Neeff, bonne chez Charles Mertzdorff.
  3. Ses filles Marie et Émilie.
  4. Dont Léon Duméril.
  5. La petite Hélène Duméril, sa mère Marie Stackler, épouse de Léon Duméril et sa grand-mère, Marie Stéphanie Hertzog, veuve de Xavier Stackler.
  6. Orphelinat à Thann.
  7. Le docteur Louis Disqué et sa mère Eva Christina Zahn, veuve de Johann Konrad Disqué.
  8. Georges Heuchel.
  9. Joseph Dietrich, curé de Vieux-Thann.
  10. Cette page, sur papier ordinaire, était mise avec la lettre du 31 juillet, ce qui ne convient pas ; mais elle appartient possiblement à une autre lettre du début du mois de mars.
  11. Émilie Mertzdorff, sœur de Marie.
  12. Joséphine André, épouse de Louis Berger et sa fille Hélène Berger, qui va épouse épouser Émile Poinsot.
  13. Marie Stackler, épouse de Léon Duméril.
  14. Louis Alexandre Henriet, père de Gabrielle.
  15. Jeanne de Fréville.
  16. Marcel de Fréville.

Notice bibliographique

D’après l’original.

Pour citer cette page

« Vendredi 10 mars 1882. Lettre de Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) à sa fille Marie Mertzdorff, épouse de Marcel de Fréville (Paris) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Vendredi_10_mars_1882&oldid=35709 (accédée le 18 août 2022).

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