Samedi 6 décembre 1862

De Une correspondance familiale

Lettre d’Eugénie Desnoyers (Paris) à Félicité Duméril (Vieux-Thann)


Paris

6 Décembre 62

Bien chère Madame,

Que je vous demande pardon d'avoir tant tardé à répondre à votre si affectueuse lettre. Ne croyez pas que ce soit indifférence de ma part, oh non ! souvent bien souvent mon cœur se rapproche du vôtre si cruellement déchiré[1] et si je ne vous écris pas c'est la conscience où je suis de ma faiblesse ; je sens que je partage vos douleurs mais que mes paroles sont bien au-dessous des consolations que je voudrais pouvoir vous donner.

Votre seconde lettre m'arrive ce matin. Je ne saurais vous dire combien je suis touchée de tout ce que vous m'y dîtes, je vous en remercie bien sincèrement. Ah ! Quel admirable exemple d'humilité vous nous donnez.

Comment osez-vous parler de votre faiblesse ? Vous, chère Madame, qui par vos souffrances, votre abnégation devez avoir tant de mérite aux yeux de Dieu.

Notre bien-aimée Caroline m'a souvent dit combien elle remerciait la Providence de lui avoir donné de si bons parents[2], et souvent nous nous sommes entretenues de vos vertus et de celles de maman[3], nous regardant comme bien privilégiées, puisque nous avions le bonheur d'avoir près de nous les modèles que nous devions nous efforcer d'imiter. Votre enfant chérie est arrivée au but ; elle a par ses souffrances et sa vie si utilement remplie pour tous, gagné la récompense pour laquelle nous devons tous travailler.

Aussi c'est de l'égoïsme de notre part que de la plaindre, car quoiqu'elle m'ait écrit souvent que son bonheur était parfait (et ce doit être pour vous une grande consolation que de penser qu'elle a toujours été parfaitement heureuse avec vous tous), Et cependant sa joie maintenant est encore plus parfaite elle est au-dessus de notre compréhension. Mais soyez sûre qu'elle veille sur tous ceux qu'elle a laissés sur cette terre et qu'elle prie pour nous tous qui l'avons aimée si sincèrement.

Vos chères petites-filles[4] vont bien, je m'en réjouis ; ces petits êtres doivent être pour vous une grande consolation et leur présence doit vous être bien douce ; mais d'un autre côté nous sentons combien il doit vous être pénible d'être séparée de votre bon mari et de Léon[5]. Nous sommes heureux de penser que vous irez les trouver la semaine prochaine[6].

De tous côtés on n'entend parler que de tristes événements. M. Dunoyer vient de succomber, les obsèques auront lieu demain. Mme de <Mora> une dame de Montmorency très charitable dont nous vous avons parlé je crois, vient de mourir, en quelques jours d'une fluxion de poitrine, et sa fille qu'elle aimait tendrement n'était pas auprès d'elle ; elle avait dû accompagner son mari (pour lequel on a de grandes inquiétudes) dans le midi. Quelle douleur encore pour une mère.

La sœur de papa[7] a été aussi frappée bien cruellement. Un de ses fils chirurgien militaire parti depuis 7 ans, allait revenir en France lorsqu'il a été atteint de fièvre et est mort à Saïgon. Vous comprenez le chagrin de la pauvre mère, elle espérait revoir son enfant et le bâtiment qui devait le ramener lui a apporté l'affreuse nouvelle.

Notre amie Amélie Delapalme (Mlle Desmanèches) attendait un baby et le pauvre petit être est né mort. Voilà encore de ces tristesses que les mères doivent comprendre mieux que d'autres. Heureusement la petite femme va bien ; elle est de celles (comme votre bien aimée enfant) qui comprennent la vie sérieusement et acceptent ses épreuves comme venant directement de Dieu. Je vous demande pardon de vous entretenir de toutes ces misères de notre pauvre nature, mais votre cœur si déchiré compatira aux souffrances de ces pauvres familles.

Ici nous sommes bien ; maman cependant garde depuis 15 jours la chambre, elle tousse un peu et vous comprenez <que> nous exigions qu'elle se soigne, sa santé nous est si précieuse.

Notre petite Gla[8] est toujours bien gentille, elle est restée ce que vous la connaissez ; sa présence si près de nous, nous est bien douce. Sa belle-sœur Cécile[9] se marie Lundi et Aglaé va prendre la direction de la maison ce qui va bien l'occuper ; jusqu'ici elle a eu Louise qui venait chaque matin lui faire son petit ménage. A propos cette bonne Louise m'a bien priée de vous dire toute sa reconnaissance pour les attentions que vous avez eues pour elle, elle a toujours le désir de vous écrire mais elle n'ose pas. J'ai dit à Cécile de Sacy[10] la part que vous preniez à la mort de Mme Brongniart[11], elle vous écrira pour vous remercier du petit médaillon. Elle désirerait une petite photographie s'il vous en reste.

J'embrasse bien tendrement vos chères petites-filles ; j'écrirai une autre fois à Mimi pour la remercier de sa bonne petite lettre qui m'a fait grand plaisir.

Nous allons nous occuper du petit manchon et de la palatine.

Adieu, bien chère Madame, Maman, Aglaé et moi vous embrassons de tout cœur et vous prions de croire à notre plus profonde amitié.

Je ne saurais vous dire quel prix j'attache à l'affection que vous me témoignez d'une manière si touchante.

Eugénie Desnoyers

Nous ne faisons qu'un avec papa pour vous prier de dire à M. Constant[12] et M. Mertzdorff[13] toute notre sympathie en leur offrant nos compliments affectueux. Nous n'oublions pas Léon.

Nous sommes bien heureux que vous ayez rencontré Mme Heuchel[14]


Notes

  1. La fille de Félicité, Caroline Duméril, épouse de Charles Mertzdorff, est décédée au mois de juillet.
  2. Félicité et Louis Daniel Constant Duméril.
  3. Jeanne Target, épouse de Jules Desnoyers.
  4. Marie et Emilie Mertzdorff.
  5. Léon Duméril, fils de Félicité.
  6. Félicité est à Vieux-Thann, domicile de Charles Mertzdorff et ses filles ; son mari et son fils restent à Morschwiller.
  7. La sœur de Jules Desnoyers.
  8. Aglaé Desnoyers, qui vient d’épouser Alphonse Milne-Edwards.
  9. Cécile Milne-Edwards épouse Ernest Dumas.
  10. Cécile Audouin, épouse d’Alfred Silvestre de Sacy.
  11. Cécile Coquebert de Montbret, veuve d’Alexandre Brongniart, grand-mère de Cécile Audouin.
  12. Louis Daniel Constant Duméril, époux de Félicité.
  13. Charles Mertzdorff, gendre de Félicité.
  14. Elisabeth Schirmer, épouse de Georges Heuchel.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Samedi 6 décembre 1862. Lettre d’Eugénie Desnoyers (Paris) à Félicité Duméril (Vieux-Thann) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Samedi_6_d%C3%A9cembre_1862&oldid=51769 (accédée le 15 août 2022).

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