Samedi 30 avril 1814

De Une correspondance familiale

Lettre d’Alphonsine Delaroche (Paris) à sa belle-mère Rosalie Duval (Amiens)

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n° 228

30 Avril 1814

Ma très chère Maman

Nous avons passé depuis plusieurs mois par des événements si tristes et d’autres si extraordinaires[1], et j’en ai été tellement préoccupée que j’espère que vous me pardonnerez d’avoir si été si longtemps sans vous écrire, mais croyez que nous pensons beaucoup à vous, et que c'est une grande jouissance pour nous quand nous voyons des personnes qui arrivent d'Amiens qui vous ont vus tous et qui nous apportent de bonnes nouvelles de vous. Nous nous sommes beaucoup occupés des inquiétudes que vous avez eues pendant quelques temps à Amiens, et de celles que vous avez éprouvées sur le compte de paris. Il semble que ce soit par miracle que cette grande cité n’a pas éprouvé de malheurs après avoir été si près d’événements affreux ; on les prévoyait et cependant dans notre famille nous ne nous en sommes pas laissé par trop effrayer ; nous avions toujours un certain espoir que les événements pourraient tourner ainsi qu’ils l’ont fait.

Mon beau-frère[2] est chargé de vous remettre un petit ouvrage de ma façon fait aux trois-quarts l’automne dernier et que j’aurais dû terminer à cette époque-là si je n’étais pas une de ces personnes qui se laissent arrêter par mille choses, même dans un travail qu’il leur tient à cœur de finir. C’est une copie que j’ai faite pour vous, ma très chère maman, d’un portrait de notre fils Constant[3], fait il y a près d’un an par une de nos amies, peintre habile, qui avait fait il y a trois ans un portrait de Caroline[4] qui nous rappellera toujours parfaitement notre bien chère enfant. Je ne sais si vous retrouverez dans cette physionomie de cinq ans celle de votre petit-fils à quinze mois. On trouve généralement ce portrait, qui du reste est assez mal peint et a besoin d’indulgence, assez ressemblant seulement, il se trouve que depuis que la tête est finie le visage de l’enfant s’est effilé, de manière que le portrait le représente un peu trop gras. J’aimerais encore bien mieux que vous le vissiez en personne, je crois que vous en seriez contente, c’est un bon et aimable enfant dont le caractère se développe de la manière la plus satisfaisante ; il a de la sensibilité et il est très caressant pour les personnes qu’il aime ; sa raison se forme beaucoup, mais ce que nous avons à lui reprocher, c’est de ne pas montrer encore beaucoup de soins pour l’application, mais j’espère que cela viendra. Son frère[5] fait nos plus douces récréations par ses petites manières accompagnées d’une si gentille physionomie, mais il est fort retardé pour les forces car il ne marche pas encore et il a 17 mois, il ne parle pas non plus mais nous comprenons tout ce qu’il veut nous dire, et nous devinons même qu’il sera bavard quand il pourra parler. il est fort gras, et il est grand pour son âge.

Votre fils Constant[6] mène une vie bien laborieuse depuis quelques mois, mais il est dédommagé des peines qu’il prend par la grande confiance que lui témoignent ses malades, les personnes qui l’ont pris pour leur médecin en font leur ami et même leur conseil[7].

Nous avons eu bien du plaisir à voir mon beau-frère Auguste, nous l’avons chargé de nos respects et tendresses pour toute la famille. J’espère qu’il vous retrouvera tous en bonne santé ; Je voudrais bien apprendre que vous fussiez débarrassés du grand ennui de loger des militaires ; J’embrasse ma sœur Reine[8] et la prie de me pardonner comme elle l’a déjà fait tant de fois. Adieu ma très chère maman

votre dévouée et tendre fille

A.D.

Maman[9] me charge de vous présenter ainsi qu’à mon cher Papa[10] mille compliments empressés. Elle va avoir une grande jouissance que nous partagerons tous, c’est la visite de mon frère avec sa femme et ses enfants[11] qui se transportent de Nantes au Havre.


Notes

  1. Etienne François Delaroche, le frère d’Alphonsine, est mort le 23 décembre 1813. Les « événements extraordinaires » sont relatifs à la campagne de France menée par les Alliés contre Napoléon, qui s’est terminée par la capitulation de Paris (31 mars 1814) et l’abdication de l’empereur (6 avril 1814).
  2. Auguste (l’aîné), frère d’André Marie Constant Duméril.
  3. Louis Daniel Constant Duméril.
  4. Caroline Duméril (l’aînée), née en 1807, morte en 1811.
  5. Auguste Duméril.
  6. André Marie Constant Duméril.
  7. AMC Duméril a repris la clientèle de son beau-père décédé Daniel Delaroche.
  8. Reine Duméril.
  9. Marie Castanet, veuve de Daniel Delaroche.
  10. François Jean Charles Duméril.
  11. Michel Delaroche, son épouse Cécile Delessert et leurs enfants, Mathilde et Pauline Elise.

Notice bibliographique

D’après l’original (il existe également une copie dans le livre des Lettres de Monsieur Constant Duméril, 3ème volume, p. 119-122)

Annexe

A Madame

Madame Duméril la Mère

A Amiens

Pour citer cette page

« Samedi 30 avril 1814. Lettre d’Alphonsine Delaroche (Paris) à sa belle-mère Rosalie Duval (Amiens) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Samedi_30_avril_1814&oldid=35590 (accédée le 14 août 2022).

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