Mercredi 4 juin 1884

De Une correspondance familiale

Lettre de Paule Arnould (Sceaux) à son amie Marie Mertzdorff, épouse de Marcel de Fréville (Launay près de Nogent-le-Rotrou)


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Sceaux 4 Juin 1884.[1]

Ma chère Marie,

Il faut que je sois bien entrain pour arborer mon grand papier qui me fait souvent peur, mais je ne puis pas, ma Chérie, laisser ta bonne lettre sans réponse, elle m’a fait tant de plaisir ! et j’étais si sûre que tu serais bien avec nous le jour où notre petit Marcel[2] a fait sa Première Communion que tout ce que tu m’as dit ne m’a pas étonnée. Comme on sent, n’est-ce pas, plus on connaît la vie, la nécessité de développer à côté de l’intelligence, et de la volonté et du cœur, une vie morale ou plutôt religieuse, solide. Oh ! si tu savais combien j’ai demandé ce jour-là, non pas une piété d’un jour, mais ce quelque chose de profond et de vivifiant qui soit le guide et la force pour toujours ; et cela je l’ai demandé non seulement pour mon petit Marcel, mais pour les enfants du Collège et mes petits amis ; il y a des jours où il semble que l’on ait plus de force pour prier et plus de certitude d’être exaucé. Que nos enfants sont heureux, ma chère Marie, de recevoir, s’équilibrant l’une l’autre la vie de l’âme et celle de l’intelligence ; tu ne peux te figurer combien je salue avec joie l’arrivée des petits êtres que le bon Dieu envoie dans  nos familles quand je pense à ce qu’ils deviendront ; il y a des sollicitudes et des sacrifices pour toutes les mères, des tentations et des luttes pour tous les enfants ; heureux ceux qui, comme les nôtres, sont tellement prévenus et soutenus, qu’ils ne les connaissent que pour s’y tremper.

Tu veux que je te parle de notre Henriette[3], ma chère Marie ; c’est bien le moins, car vous manquiez bien auprès d’elle, et notre groupe d’amies sans toi et Émilie[4] était bien réduit. Tu la connais, notre gentille amie, toujours simple, conservant son intelligence qui domine toujours au milieu des personnes, des événements et des émotions, laissant paraître plus de satisfaction et s’animant plus qu’elle ne le fait souvent, et d’autant plus gentille qu’elle était plus occupée des autres et paraissait plus heureuse. Cette chère Henriette, elle est si peu habituée aux heures d’épanouissement, qu’elle en jouit presque naïvement ! Je l’ai aperçue tous ces jours-là, juste assez pour augmenter ma certitude qu’elle a enfin trouvé sa voie. Il y aura des heures sérieuses et peut-être difficiles dans sa vie, mais Henriette ne sera jamais au-dessous d’une situation et elle trouvera pour la soutenir le sérieux, l’affection et le dévouement de son mari qui est vraiment très bien et qui d’ailleurs a fait ses preuves. L’assistance surtout du côté d’Henriette était très nombreuse au mariage de [vrais amis], M. Follioley[5], le proviseur de Laval a fait un petit discours très simple, très ferme, sans compliments banals, très bien (tu sais comme je suis difficile) et il a même dit la messe. La famille était très émue. Marthe et Alfred[6] avaient l’air au supplice de faire cette quête et ne parvenaient pas à dissimuler leurs larmes. Madame Baudrillart[7] excessivement fatiguée faisait bonne contenance en public. M. Baudrillart ne disait rien. Tout cela, c’est le triste et la place d’Henriette qui est partie hier définitivement reste bien vide, chacun le sent là-bas. Ils Le petit ménage avait été à Bellevue pendant la semaine et venait presque chaque jour à Paris, il est maintenant à Laval.

Adieu, ma Marie chérie, moi aussi je voudrais pour toi que tu ne sois pas trop longtemps dans l’attente[8], il me semble que ce doit être très énervant. Je suis heureuse que tes deux grands[9] aillent bien. Je t’embrasse très tendrement, ma Marie chérie, ainsi que tes chers enfants. Je ne sais si tu as auprès de toi ton Mari[10] ou ta Tante[11], pour l’un et l’autre charge-toi d’un affectueux souvenir.

Merci pour Marie[12] je lui transmets ton offre, mais je crois me rappeler qu’elle a d’autres arrangements.

Nous avons dans ce moment à Sceaux Geneviève et Alice[13].


Notes

  1. Lettre sur papier-deuil.
  2. Marcel Arnould.
  3. Henriette Baudrillart qui a épousé Albert David-Sauvageot le 4 mai 1884 à Saint-Claude (Jura).
  4. Émilie Mertzdorff, épouse de Damas Froissart et sœur de Marie.
  5. Léopold Follioley.
  6. Marthe et Alfred Baudrillart.
  7. Félicité Silvestre de Sacy, épouse d’Henri Baudrillart.
  8. Charles de Fréville naîtra début juillet.
  9. Jeanne et Robert de Fréville.
  10. Marcel de Fréville.
  11. Aglaé Desnoyers, épouse d'Alphonse Milne-Edwards.
  12. Marie non identifiée.
  13. Alice Forest épouse de Pierre Arnould et mère de Geneviève Arnould.

Notice bibliographique

D’après l’original.

Pour citer cette page

« Mercredi 4 juin 1884. Lettre de Paule Arnould (Sceaux) à son amie Marie Mertzdorff, épouse de Marcel de Fréville (Launay près de Nogent-le-Rotrou) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Mercredi_4_juin_1884&oldid=54293 (accédée le 14 août 2022).

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