Mardi 30 janvier 1877

De Une correspondance familiale

Lettre de Marie Mertzdorff (Paris) à son père Charles Mertzdorff (Vieux-Thann)

original de la lettre 1877-01-30 pages 1-4.jpg original de la lettre 1877-01-30 pages 2-3.jpg


Paris le 30 Janvier 77.

Mon Père chéri,

Il y avait bien longtemps que nous n’avions reçu de tes nouvelles aussi je ne saurais te dire le plaisir causé par le petit mot de ce matin ; quel malheur de n’avoir pas un long tube acoustique allant du Jardin des Plantes à Vieux-Thann ! Que de bonnes conversations nous pourrions faire ainsi !

Quel malheur aussi que tu n’aies pas des ailes pour venir de temps à autres nous faire des petites visites ; ainsi ce soir, si tu savais, mon petit papa, combien nous te regrettons ; nous allons sortir et notre petit père ne sera pas avec nous ! mais tu ne sais pas ce que nous avons pensé. Ce soir ce ne sera que demi plaisir nous allons chez des gens[1] que nous ne connaissons pas où nous ne retrouverons probablement personne et où il  n’est pas sûr que nous dansions car il paraît qu’on ne se livre à cet exercice que lorsque les jeunes personnes sont en nombre suffisant ; or il fait un temps abominable, quoique fort doux, et j’ai peur que les demoiselles (ou plutôt les mamans des demoiselles) n’aient ne craignent d’abîmer leurs toilettes ; de façon que nous risquons d’avoir un morceau de musique à entendre ou bien ce qui serait pis encore quelques bouts rimés à remplir ; tu nous vois d’ici ; bref tante et oncle[2] nous disent que nous ne nous amuserons guère mais (il y a un mais comme toujours) ce n’est pas tout ; ce soir n’est que le commencement de notre vie mondaine ; le bruit s’est sans doute répandu dans l’air que nous allions avoir de belles robes neuves, car voilà que Dimanche Mme Bureau[3] arrive nous inviter pour une soirée chez elle le Lundi gras ; c’est là où je crois que nous nous amuserons pour de vrai comme disent les petits enfants ; d’abord il n’y aura que de la vraie jeunesse que nous connaîtrons pour la plupart, ensuite nous y serons beaucoup moins gênées, enfin pour conclure (et tu sais qu’on garde toujours pour la fin ce qu’on aime le mieux) ce sera au milieu de Février et tu te rappelles sans doute, car tu as bonne mémoire, une certaine visite promise par quelqu’un que nous aimons bien pour ce même mois de Février si donc ce quelqu’un chéri pouvait avancer un tout petit peu son voyage et venir pour ce jour-là quel plaisir ce serait pour nous ! Chez Mme Bureau on est tout de suite à son aise et en pays de connaissance, peut-être même que les Brongniart y viendront car Jeanne[4] en a fort envie. Qu’en dis-tu ?

Dimanche nous avons répété tous nos pas pendant que tante et Mme Dumas[5] étudiaient leurs morceaux qui de la sorte avaient une double fin. Demain Hortense[6] viendra passer la journée avec nous et elle couchera ici (ce soir ton lit sera occupé par la pauvre Marthe[7] qui désire vivement nous aider à nous habiller et assister à notre réveil pour avoir le plus vite possible des détails sur notre soirée) je te disais donc qu’Hortense coucherait ici et que le soir Jeanne et Charles Brongniart viendraient peut-être et qu’ainsi nous danserions un peu ; pour te parler franchement je me réjouis beaucoup plus pour ce petit Mercredi où nous serons bien à notre aise que pour aujourd’hui ; mais enfin je ne pourrai me prononcer que quand j’aurai pratiqué les deux choses.

Quelle lettre, mon petit père, il semblerait à m’entendre que nous ne faisons que danser et aller dans le monde et que je parle tout à fait en connaissance de cause tandis que depuis nos leçons Fischer[8] nous n’avons dansé qu’une heure Dimanche dernier et encore c’était Jean[9] qui faisait le 4e au quadrille et que nous tirions dans tous les sens.

A une autre fois une conversation plus raisonnable, je n’ai que le temps pour aujourd’hui de t’embrasser comme je t’aime.
attendons le Carême pour te parler de mon travail qui du reste n’est pas bien brillant.
ta fille qui t’aime de tout son cœur,
Mary

Je me réjouis infiniment de voir Oncle Léon et Mlle Marie[10], décidément nous n’avons que des plaisirs, il ne nous en manque qu’un grand, c’est celui d’être avec toi mon petit papa chéri


Notes

  1. Marie Françoise Aglaé Louyer de Villermay et son époux Félix Ravaisson.
  2. Aglaé Desnoyers et son époux Alphonse Milne-Edwards.
  3. Marie Decroix, épouse d’Edouard Bureau.
  4. Jeanne Brongniart.
  5. Cécile Milne-Edwards, épouse de Ernest Charles Jean Baptiste Dumas.
  6. Hortense Duval.
  7. Marthe Pavet de Courteille.
  8. Emile Fischer, professeur de danse.
  9. Jean Dumas.
  10. Léon Duméril et sa fiancée Marie Stackler.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Mardi 30 janvier 1877. Lettre de Marie Mertzdorff (Paris) à son père Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Mardi_30_janvier_1877&oldid=42512 (accédée le 7 août 2022).

D'autres formats de citation sont disponibles sur la page page dédiée.