Mardi 28 et mercredi 29 juillet 1868

De Une correspondance familiale


Lettre d’Eugénie Desnoyers (Villers-sur-mer) à son époux Charles Mertzdorff (Vieux-Thann)

original de la lettre 1868-07-28 pages1-2.jpg original de la lettre 1868-07-28 pages3-4.jpg


Villers-sur-Mer

28 Juillet

Mardi soir

Sais-tu, mon cher Charles, que tu me gâtes en m’écrivant ainsi tous les jours de si bonnes et longues lettres, mais ça me paraît si bon que je veux t’en remercier dès ce soir et te donner des nouvelles de ta petite colonie du bord de la mer.

Pauvre oncle Alphonse[1] rentré en boitant avec Julien[2] d’un petit tour de Plage ; il a eu un terrible coup de Soleil sur les pieds et en souffre beaucoup, mais ça ne l’empêche pas en brave des braves de se promener, baigner && aujourd’hui nous sommes allés, sous un soleil épouvantable, jusqu’aux Vaches noires[3].

Oh ! je fuis, voilà Alphonse qui se couche, les vêtements supérieurs sont déjà partis, voilà… oh je fuis… Aglaé[4] me montre en triomphe le vêtement indispensable que son mari vient d’enlever à la sourdine sans qu’on y voie rien. Julien, avant de s’enfermer dans sa chambre s’est emparé de tous les livres à lire sous le prétexte qu’Alphonse n’en a pas besoin, qu’il a sa femme pour le distraire. Tu vois mon Chéri qu’on est assez <Foulichon> au chalet, et que si nous t’avions, la partie serait tout à fait complète et bonne. Me voici dans ma chambre avec mes deux petites filles chéries[5] qui dorment bien profondément. Mimi est dans mon lit où elle se trouve très bien, nous resterons ainsi en communauté jusqu’à Vendredi, jour où nous aurons 2 lits en plus, car elle ne veut plus de son petit lit.

Je crois que tu seras content de la mine des enfants. Comme je te le disais ce matin nous sommes restés à marée basse toute la matinée et en avons profité pour aller aux Vaches noires ; nous y retournerons avec toi, car si tu reviens nous chercher il faut venir quelques jours à la mer, ça te fera du bien aussi, ça remplacera tes douches. On a surnommé Marie la fleur de mer à cause de son amour pour l’océan, on voit qu’elle se trouve bien pendant et après son bain. Pourquoi donc as-tu l’air de dire que tu ne fais pas bien, que tu ne travailles pas, mais si tu fais beaucoup, tu fais bien et il ne faut pas se laisser aller à avoir trop mauvaise opinion de soi, car alors le découragement arrive trop facilement. Mais je t’assure qu’ici tu me manques terriblement, et c’est moi qui pourrais me demander ce que je fais ? On a besoin de se sentir ensemble et même pour les choses matérielles on a plus de force, d’énergie quand on se sent entouré de ceux qu’on aime. Et pour toi en ce moment tu es très occupé, affairé, mais pour le cœur tu es trop seul, tu ne trouves plus ta pauvre mère[6], ces deux maisons sont vides, c’est trop pour toi, mon Charles, et je serai bien heureuse quand tes trois petites amies[7] pourront de nouveau t’entourer de toute leur affection.

Tes invités[8] n’ont pas de chance. J’espère que l’indisposition de bonne-maman Duméril[9] n’aura pas de suite.

Ces dames Berger ne sont pas aussi bien que nous, car nous sommes de plus en plus enchantés de la position de la Villa.

Je ne sais encore pour Julien ce qu’il va faire, il rentre le 31 au soir, reste 3 jours à Paris, maman[10] revient de Montmorency pour être avec lui, puis ensuite ou il ira chez Alfred[11] ou reviendra ici, j’insiste dans ce sens car je trouve que les bains de mer lui font du bien. Et ce n’est qu’ensuite qu’on nous viendra. Ne mets pas les ouvriers dans la chambre de ta bonne mère ; pour cette année nous pourrons caser de notre côté ma famille, nous n’aurons que les intimes.

Il me semble que j’oublie de répondre à tes questions. Pour les bains de mer je n’en ai pas encore pris, je me porte si bien que je les crains presque, cependant demain je me donnerai ce petit luxe ; il pleuvait ce soir quand la bande s’est précipitée dans l’onde, c’est pourquoi je suis restée à essuyer mes choux. Nous sommes rentrés à midi ½ de notre promenade de pataugeurs, nous avons dévoré le déjeuner et sommes restés à nous reposer. La chaleur était excessive et tous ceux qui ne sont pas les tiens, ont fait une petite sieste, puis est arrivé l’orage et à 5h on a pris le bain. Voilà notre vie. Il est 101/2. Tu vois que nous n’avons rien à reprocher aux de Torsay[12], nous en faisons tout autant, mais c’est pour nous tous seuls car c’est sur notre sommeil que nous prenons le temps d’écrire.

Garde les chaussures d’Emilie, je n’en ai pas besoin ici. Nous sommes très bien organisés maintenant pour les chaussures et les vêtements : On en met le moins possible.

Pauvre Wattwiller a-t-il de la peine à prendre le dessus. Alphonse prétend que tant que les baigneurs ne verront que l’affreuse population de Wattwiller, on n’aura pas confiance dans l’efficacité des eaux. Bonsoir, mon Ami chéri, encore merci pour tes bonnes lettres, tes petites filles te disent bonsoir avant de se coucher et je les embrasse pour toi,

Toute à toi,

Ta Nie.

Mercredi 9h

Tous les pataugeurs sont prêts, la mer est très forte, elle descend, nous allons à la chasse aux < [13]> pour les aquariums et aux fossiles pour nos collections de Vieux-Thann.

Tout le monde va très bien et t’embrasse bien fort.

EM


Notes

  1. Alphonse Milne-Edwards.
  2. Julien Desnoyers, jeune frère d’Eugénie.
  3. Réputées pour leurs formes insolites, les falaises des Vaches-Noires s'étendent de Villers-sur-Mer à Houlgate. Ces hautes falaises, qui s'étirent parfois à près de 100 m au-dessus des eaux, tirent leur nom des blocs de craie qui s'en sont détachés. Depuis la mer, les marins les confondaient avec les animaux qui paissent dans les prairies avoisinantes.
  4. Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards.
  5. Marie (Mimi) et Emilie Mertzdorff.
  6. La mère de Charles, Marie Anne Heuchel, veuve de Pierre Mertzdorff, décédée en février, vivait dans la maison voisine.
  7. Eugénie, épouse, et Marie et Emilie, filles de Charles.
  8. Louis Daniel Constant Duméril et son fils Léon (voir lettre du 27 juillet).
  9. Félicité Duméril, épouse de Louis Daniel Constant Duméril.
  10. Jeanne Target, épouse de Jules Desnoyers.
  11. Alfred Desnoyers, frère aîné d’Eugénie.
  12. Charles Courtin de Torsay et son épouse Clotilde Duméril.
  13. Possiblement : anatifes (crustacé).

Notice bibliographique

D’après l’original.

Pour citer cette page

« Mardi 28 et mercredi 29 juillet 1868. Lettre d’Eugénie Desnoyers (Villers-sur-mer) à son époux Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Mardi_28_et_mercredi_29_juillet_1868&oldid=40926 (accédée le 18 août 2022).

D'autres formats de citation sont disponibles sur la page page dédiée.