Mardi 22 mars 1842

De Une correspondance familiale

Lettre d’Eugénie Duméril (Lille) à sa tante Alphonsine Delaroche (Paris)

lettre du 22 mars 1842, recopiée livre 6, page 115.jpg lettre du 22 mars 1842, recopiée livre 6, page 116.jpg lettre du 22 mars 1842, recopiée livre 6, page 117.jpg lettre du 22 mars 1842, recopiée livre 6, page 118.jpg lettre du 22 mars 1842, recopiée livre 6, page 119.jpg lettre du 22 mars 1842, recopiée livre 6, page 120.jpg


D’Eugénie Duméril

Le 22 Mars 1842

Ma chère et bonne tante,

Comment vous exprimer ma vive reconnaissance et le bonheur que m’a fait éprouver votre lettre si affectueuse ? Je n’ai pas douté un seul instant que la vive tendresse que je me sens si disposée à porter à mon cher oncle[1] et à vous, ne soit payée par beaucoup d’indulgence, mais cependant j’ai éprouvé hier un sentiment bien doux, en lisant cette assurance que vous me donnez de votre affection. Je me fais un tableau plein de charmes du bonheur qui m’attend près de vous et de mon cher oncle, et je me sens émue de joie, en pensant que je serai aussi près de mon cher frère Constant[2] et de ma bonne sœur Félicité, que j’aime si tendrement, et qui me portent, à leur tour, une si véritable affection. L’union parfaite qui ne pourra manquer de régner entre nous tous, nous rendra la vie bien douce. Aussi, il ne me reste qu’une crainte, celle d’être fort au-dessous de l’opinion que vous avez bien voulu vous former de moi, mais j’aurai sous les yeux de si bons exemples, que je mettrai toute mon application à essayer de les suivre.

Le bonheur de Félicité et le mien seront d’autant plus complets, que je suis presque certaine de voir nos parents[3] se fixer à Paris, lorsqu’ils y auront leurs trois enfants, car Auguste et Adine[4] ne tarderont probablement pas plus d’un an, à quitter Arras, et je pense avec joie que les deux Auguste, qui s’aiment tant, seront de nouveau, réunis. Quant à moi, malgré le parfait bonheur que j’entrevois dans l’avenir, j’avoue que je ne pourrai quitter Lille sans regrets : je ne verrai plus souvent une excellente amie, ma cousine Emilie[5], ni mes cousins de St Omer[6], auxquelles, je me suis attachée véritablement. J’ai aussi à Lille deux bonnes amies et des cousines qui, quoique plus jeunes que moi, ne semblent pas s’ennuyer de ma compagnie, et enfin, j’éprouverai certainement un sentiment pénible en quittant pour toujours le lieu de ma naissance ; mais à côté du plus véritable bonheur, il doit se trouver un chagrin quelconque, puisqu’on ne peut être complètement heureux sur la terre.

Eléonore Vasseur[7], qui est de retour à Lille depuis huit jours, ne se lasse pas d’exprimer sa reconnaissance pour toutes les bontés que vous et mon oncle[8] avez eues pour elle : elle ne se doute guère, en me peignant le bonheur qu’on goûte auprès de vous, qu’il est question que je sois un jour destinée à en ressentir les effets. J’aime à me faire répéter les moindres détails qui vous ont rapport : vous comprenez, ma chère tante, combien ils doivent m’intéresser, maintenant que j’espère partager avec vos enfants l’affection que vous leur portez, ainsi que mon cher oncle.

Mon cousin Auguste a promis à mes parents de leur donner de temps en temps de ses nouvelles : par lui, et par Félicité, nous aurons souvent des détails, qui font tant de plaisir dans l’absence. J’ai écrit à mon excellente amie Emilie, pour lui annoncer la grande nouvelle[9], qui l’aura bien agitée, et je lui ai dit en toute confiance qu’en même temps que je trouverai un ami véritable et indulgent, elle rencontrera en lui l’amitié d’un frère. Emilie est seule informée d’un projet encore éloigné, et je connais sa discrétion. Il est question qu’elle vienne me voir dans huit jours, avec mon oncle et ma tante : je tâcherai de bien profiter de sa visite. Nous avons ici depuis hier Constant[10] de St Omer : il ne nous a pas donné d’excellentes nouvelles de la famille. Je savais par mes cousines, avec qui j’entretiens une correspondance suivie, qu’un ancien ami, M. Douglas, qui demeurait chez mon oncle depuis vingt-deux ans, est mort subitement, et que ma tante a eu à regretter la perte de sa mère, mais depuis ces deux secousses, leur fils Eugène a été gravement malade, et Constant lui-même, a souffert pendant six semaines ; enfin maintenant tout le monde va bien, et ma tante a pris chez elle, comme pensionnaire, la pupille de M. Douglas, miss Coppard, qui fera ses repas avec la famille, et aurait été bien malheureuse si ma tante n’avait pas consenti à s’en charger.

Constant nous quittera ce soir ou demain, et je le chargerai de mes commissions et de mes remerciements pour mes bonnes cousines, qui m’ont envoyé une quantité de charmants objets travaillés pour moi. Constant pourra bientôt vous donner de bonnes nouvelles de nous tous, ma chère tante, car il compte se rendre à Paris la semaine prochaine.

Nous avons reçu hier, en même temps que la vôtre, une lettre de Félicité, qui nous exprime tout son bonheur. En attendant que nous lui écrivions, veuillez, je vous prie, ma chère tante, l’embrasser bien tendrement pour moi, ainsi que Constant et leurs deux charmants enfants[11]. Je me fais une grande fête de les revoir cet été, mais ma joie sera troublée par la pensée que vous vous trouverez fort isolée pendant leur absence. Au moins, aurez-vous la perspective de ne plus voir souvent se renouveler ces voyages.

Mes parents me chargent de vous envoyer, ainsi qu’à mon oncle et à Auguste, l’expression de leur tendre affection, et, avant de vous quitter, je vous prie, ma chère tante, de recevoir de nouveau, ainsi que mon cher oncle, tous mes remerciements pour les sentiments d’affection que vous m’exprimez avec tant de bonté.

Croyez, je vous prie, que je suis vivement pénétrée de reconnaissance, et que mon dévouement sera sera toujours égal à ma vive tendresse.

Tout à vous, pour la vie.

J’envoie à mon cousin Auguste l’expression d’un souvenir affectueux.

E. Duméril.


Notes

  1. André Marie Constant Duméril.
  2. Louis Daniel Constant Duméril, époux de Félicité (sœur d’Eugénie).
  3. Auguste Duméril l’aîné et son épouse Alexandrine Cumont.
  4. Charles Auguste Duméril a épousé en 1841 Alexandrine Brémontier, dite Adine.
  5. Emilie Cumont (1819-1880), fille de Jean Charles Cumont et Jeannette Declercq.
  6. Les cousins de Saint Omer sont les enfants de Florimond l’aîné, dit Montfleury, frère d’André Marie Constant Duméril.
  7. Fille d’Angélique Cumont et de Léonard Vasseur.
  8. André Marie Constant Duméril.
  9. Le mariage avec son cousin Auguste Duméril.
  10. Constant, fils de Florimond Duméril l’aîné et Catherine Schuermans.
  11. Caroline Duméril est née en 1836 et Léon, en 1840.

Notice bibliographique

D’après le livre de copies : lettres de Monsieur Auguste Duméril, 1er volume, « Lettres relatives à notre mariage », p.115-120

Pour citer cette page

« Mardi 22 mars 1842. Lettre d’Eugénie Duméril (Lille) à sa tante Alphonsine Delaroche (Paris) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Mardi_22_mars_1842&oldid=40858 (accédée le 13 août 2022).

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