Lundi 7 septembre 1863

De Une correspondance familiale


Lettre d’Eugénie Desnoyers (Ancy-le-Franc) à sa sœur Aglaé, épouse d’Alphonse Milne-Edwards (Paris)


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Ancy-le-Franc

7 Septembre 63

Ma chère petite Gla,

Nous voilà arrivés et installés ; les caisses sont défaites et nous avons déjà fait un tour de parc. Tu vois que nous allons vite à la besogne. Ai-je besoin de te dire qu’Alfred[1] est très content de nous avoir chez lui, et qu’il le serait encore plus si vous aviez pu venir par votre présence compléter la réunion de famille. Mais ce n’est pas là la question ; pour le moment, ce qu’il faut c’est te bien soigner ; ne pas bouger du tout, si cela est nécessaire, et suivre exactement le régime que t’a ordonné M. Dewulf. Nous te savons en bonnes mains et entourée de gens qui t’aiment, à commencer par je sais bien qui[2], aussi nos recommandations sont inutiles et ce ne sont que de bien tendres amitiés que je chargerai ce griffonnage de te redire de notre part. Dimanche matin, j’avais bien envie de monter t’embrasser, mais ce n’était pas à une heure possible.

Un peu de journal, n’est-ce pas ma Chérie <qui te> fera plaisir.

A 6 h l’omnibus nous entraînait vers le chemin de Lyon et à <7 h moins> ¼ nous étions installés dans un bon wagon sans qu’aucun incident ou ennui soit venu troubler ce commencement de voyage. Je puis te parler de la route car quoique tu aies déjà parcouru deux fois cette même ligne[3] (< > un temps d’heureuse mémoire) ça sera du nouveau pour toi je n’en doute pas ! tu avais bien autre chose à faire qu’à regarder le paysage, même au clair de lune ! < > bien en quittant Paris les bords de la Seine et de la Marne offrent un très joli aspect ; puis on traverse les bois de Fontainebleau qui contrastent très agréablement pour les yeux et bientôt on trouve l’Yonne que le chemin de fer suit presque continuellement jusqu’ici c’est à dire jusqu’à laRoche[4] où commence le canal de Bourgogne. <Ici> l’eau ne manque pas dans ces pays ; on en voit partout, à gauche, à droite, enfin c’est à craindre de se noyer à chaque pas ! Mais ce n’est pas le seul danger qui s’offre au voyageur imprudent dans ce beau pays de Bourgogne ; figure-toi que depuis ce matin je lorgnais une charmante petite montagne qui se trouve à peu de distance de la maison, et avec Julien[5] nous avions déjà formé le projet d’en faire l’ascension lorsqu’Alfred nous dit, en nous montrant ce coteau, que les vipères n’y étaient pas chose rare et que nous devions prendre garde ! Tu juges de l’effroi de ta brave sœur. Tu me connais mon horreur pour tout ce qui rampe c’est t’en dire assez. Mais revenons à notre voyage d’hier. A 9h <½> nous étions à Sens. Nous nous dirigeons vers la cathédrale[6], monument qui jouit d’une grande réputation méritée certainement mais qui cependant n’a pas l’élégance de Notre-Dame de Paris, la richesse d’ornementation d’Amiens, l’élévation de Cologne, et la beauté des portails de Chartres mais après ces magnifiques édifices dont je te parle parce que nous les avons vus ensemble, on peut placer la cathédrale de Sens. Nous avons assisté à la grand messe ; et après nous avons visité le trésor[7] qui est bien riche, les reliquaires, tableaux, etc. Mais ce qu’il y a de plus remarquable est un coffre en ivoire des premiers siècles avec des sculptures représentant la vie de David et l’histoire de Joseph. On nous a montré aussi de très belles tapisseries anciennes, les vêtements de Thomas Becket[8] l’archevêque de Cantorbéry, un magnifique christ en ivoire et maintes reliques de saints et saintes dans le genre de celles que nous avons vues à Cologne. Mais assez pour le spirituel, il est 1 h et nous nous dirigeons vers l’hôtel ; un bon déjeuner nous redonne nos forces et nous allons à la Mairie visiter la bibliothèque (Un magnifique manuscrit, la prose de l’âne, avec reliure en ivoire sculpté représentant des scènes de la mythologie) pièce unique que la bibliothèque impériale voudrait bien avoir ; le magasin pittoresque doit en donner la gravure prochainement. Puis le Musée d’Antiquités, tombes gallo-romaines en pierre avec sculptures, &. Mais regagnons notre chemin de fer, il est près de 4 h. À la gare nous <trouvons> un général ; à l’église nous avions vu un archevêque, nous étions dans les autorités.

Le reste de la route s’est faite sans rien de remarquable, Julien te parlerait peut-être d’une compagne de route fort jolie, d’une autre moins bien, mais <pour toi et moi> ce ne sont des sujets qui n’intéressent que dans le moment du voyage ainsi ils sont sans intérêt pour toi.

Alfred nous attendait à la gare, son premier mot a été pour nous demander de tes nouvelles ; il me charge de vous envoyer à tous deux de bonnes amitiés. Je réserve pour une autre fois à te parler de sa maison et de l’usine.

Papa[9] aurait été t’embrasser Samedi soir sans la pluie qu’il avait reçue et qui l’a forcé à changer. Heureusement il n’est pas enrhumé. Maman[10] n’est pas trop mal ; nous allons commencer par nous reposer.

Adieu, ma Chérie, je t’embrasse bien bien fort, écris-nous

Sœur amie

Eugénie D.

Ici commence la liste de commissions :

1° Que Louise[11] regarde si la broche en cheveux de Maman est sur la pelote ou ailleurs dans sa chambre ou le salon. Si on la trouve la joindre aux couteaux, si non, nous répondre de suite afin qu’on la réclame au chemin de fer parce qu’on est venu prévenir dans les wagons qu’un objet de dame venait d’être trouvé.

2° Acheter le Magasin pittoresque et le joindre au paquet.

3- id. 1 écheveau de coton n°11 à broder et du rouge. Et fil D.M.C. nos 40, 80, 70.

4- morceaux de la robe à petits carreaux.

5- mes manches en pièce que j’ai dû laisser chez toi.

6- la couverture de voyage de Julien qui doit être dessous ou dessus son lit.

7- les chaussures.

8- que Louise monte en omnibus et aille chercher à St Roch 6 tabliers bleu valets tout faits à 2 F à ce que je crois.

Louise pourrait mettre tout cela dans le sac bleu qui doit être resté dans la salle à manger.

Louise trouvera le velours que tu désires dans le grand tiroir haut de la commode de Maman à droite dans de petit <coin>.


Notes

  1. Alfred Desnoyers, frère aîné d’Eugénie et Aglaé.
  2. Alphonse Milne-Edwards, époux d’Aglaé.
  3. Aglaé a emprunté cette ligne lors de son voyage de noces.
  4. Laroche-Saint-Cydroine (Yonne) qui abrite la gare nommée « Laroche-Migennes » depuis 1918.
  5. Julien Desnoyers, jeune frère d’Eugénie et Aglaé.
  6. La cathédrale Saint-Etienne de Sens, commencée vers 1140, est la première en date des grandes cathédrales gothiques de France.
  7. Le trésor de la cathédrale de Sens est l’un des plus riches de France : ivoires du Ve au XIIe siècle, tapisseries du XVe siècle, tissus et vêtements liturgiques, pièces d’orfèvrerie.
  8. Thomas Becket (1117-1170), prélat anglais, archevêque de Canterbury, défenseur du clergé contre le roi, assassiné et canonisé.
  9. Jules Desnoyers.
  10. Jeanne Target, épouse de Jules Desnoyers.
  11. Louise, domestique.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Lundi 7 septembre 1863. Lettre d’Eugénie Desnoyers (Ancy-le-Franc) à sa sœur Aglaé, épouse d’Alphonse Milne-Edwards (Paris) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Lundi_7_septembre_1863&oldid=41332 (accédée le 14 août 2022).

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