Lundi 4 décembre 1871

De Une correspondance familiale

Lettre d’Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards (Paris) à Marie Mertzdorff (Vieux-Thann)

original de la lettre 1871-12-04 pages 1-4.jpg original de la lettre 1871-12-04 pages 2-3.jpg


4 Décembre[1]

Ma chère petite Marie,

Je suis très contente de mes deux chéries[2] ; car elles n'ont pas été paresseuses depuis quelques temps, je les en remercie et les embrasse bien fort.

Vos lettres nous font bien grand plaisir, nous les lisons plusieurs fois, toujours avec plaisir ; quant à petit Jean[3] il ouvre ses oreilles et ses yeux pour ne rien perdre, lorsqu'on dit qu'il est gentil et qu'on l'aime il paraît fort satisfait du reste je crois que pour cela il ressemble à beaucoup d'enfants de ma connaissance. En ce moment le jeune homme est dans son lit attendant le sommeil qui ne veut pas venir ; pour un garçon il est bon, comme tu disais autrefois, il cherche à faire plaisir et prend bien ses leçons, mais quelquefois dame paresse trouve moyen de se faire entendre, ce qui fait très mal faire les devoirs ; cette semaine il a de lui-même recommencé une analyse et un verbe afin que sa maîtresse soit contente ; imagine-toi qu'il avait profité de ce que j'étais avec ma tante target[4] pour m'appeler tout le temps, puis pour <remuer> la bougie sur son cahier enfin pour écrire comme miss[5].

Hortense[6] va bien, mais je ne l'ai pas encore vue, elle travaille beaucoup et la course de Versailles à Paris est longue. Jeanne[7] est contente à St Denis, elle a la visite de sa maman[8] tous les jeudis et souvent celle de sa tante[9] mais sa sœur n'y est encore allé qu'une seule fois.

Marthe[10] a de très bonnes places au cours et si elle continue, elle aura le 2e prix ; elle paraît très contente ; je crois que vous serez aise de l'accompagner lorsque vous serez ici. Aujourd'hui j'ai fait des confitures de coings, puis je suis allée chez Mmes Clavery[11] et Lafisse pensant qu'Estelle[12] taillait des manteaux aux petites filles de Charpentier, nous allons également leur faire des robes afin qu'elles aient bien chaud cet hiver. Je t'assure que l'ouvrage ne manque pas ; c'est une grande entreprise de couture, après les rideaux ce sont les habits de Jean, puis des manteaux et robes pour les petites Pavet[13] puis mes affaires d'hiver entre les petits enfants à habiller pour Noël. Chacun dans notre petit coin, nous nous remuons et nous dépêchons. Demain matin avant le déjeuner j'irai acheter de l'étoffe puis après je ferai travailler Jean tous les jours nous faisons nos devoirs avant midi, parce qu'à 2h il va généralement chez mère[14].

Oncle[15] est très occupé, il fait mouler des pattes de singes, il dessine ceci, il injecte cela ; enfin il son paletot sent horriblement mauvais tant il vit avec toutes les bêtes dans l'esprit de vin. T'ai-je raconté qu'il y a quelque temps oncle avait apporté dans notre chambre un petit galago (animal nocturne, gros comme le poing) pour nous le montrer, et qu'il lui avait permis d'y demeurer la nuit ; bientôt il eut à se repentir de cette grande bonté ; ce personnage ouvre les yeux aussitôt la lampe éteinte et le voilà se promenant partout et s'introduisant sous les couvertures afin d'y trouver de la chaleur, mais au lieu d'y rester en repos, il montait et descendait sans cesse avec ses petites pattes froides et humides ce qui n'était pas très agréable. De temps en temps il mettait le nez hors du lit pour aller boire de la tisane que j'avais dans une tasse (ayant mal à la gorge) ; puis mangeait du sucre et s'introduisait de nouveau dans notre domaine. Oncle avait beau se repentir de sa trop grande faiblesse il lui fallu supporter cette vilaine petite bête toute la nuit ne voulant pas l'exposer au froid en le mettant dans une autre pièce. Maintenant il vit dans une cage au laboratoire.

Bonne-maman[16] va très bien et ne souffre pas de son <bien> long séjour à Montmorency.

Adieu, mes bonnes chéries, je vous embrasse bien tendrement et vous charge de toutes nos amitiés pour mère et père[17].

Ce que tu me racontes m'a bien amusée.

Merci mille fois à Emilie pour sa si gentille lettre.

Tante marraine

AME


Notes

  1. Lettre sur papier deuil.
  2. Marie et sa petite sœur Emilie Mertzdorff.
  3. Jean Dumas.
  4. Eléonore Pauline Lebret du Désert, veuve de Louis Ange Guy Target.
  5. Miss est une chienne.
  6. Hortense Duval.
  7. Jeanne Duval, sœur d’Hortense.
  8. Bathilde Prévost, épouse d’Alphonse Duval.
  9. Constance Prévost, épouse de Claude Louis Lafisse.
  10. Marthe Pavet de Courteille.
  11. Amica Le Roy de Lisa, veuve d’Amédée Clavery.
  12. Estelle, domestique chez les Milne-Edwards.
  13. Marthe et Jeanne Pavet de Courteille.
  14. Possiblement sa mère, Cécile Milne-Edwards, épouse d’Ernest Charles Jean Baptiste Dumas.
  15. Alphonse Milne-Edwards.
  16. Jeanne Target, épouse de Jules Desnoyers.
  17. Eugénie Desnoyers et son époux Charles Mertzdorff.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Lundi 4 décembre 1871. Lettre d’Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards (Paris) à Marie Mertzdorff (Vieux-Thann) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Lundi_4_d%C3%A9cembre_1871&oldid=40551 (accédée le 14 août 2022).

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