Lundi 15 janvier 1877 (A)

De Une correspondance familiale

Lettre de Marie Mertzdorff (Paris) à son père Charles Mertzdorff (Vieux-Thann)

original de la lettre 1877-01-15A pages 1-4.jpg original de la lettre 1877-01-15A pages 2-3.jpg


Paris le 15 Janvier 77.

Mon Père chéri,

Te voilà donc de nouveau à Vieux-Thann au milieu de toutes tes affaires. As-tu beaucoup d’ennuis ou toutes choses marchent-elles selon ton désir ? J’espère que nous allons avoir dans un instant une lettre de toi, mais Mlle Deville n’est pas encore venue. Tu te demandais, sans doute, pourquoi je m’y suis prise de si bonne heure ; c’est que, vois-tu, nous allons avoir une journée des plus remplies ; dans un instant je vais aller à la douche avec tante[1] qui m’a déjà annoncé que nous marcherions avant et après ce qui prendra double de temps ; nous rentrerons déjeuner puis à 11h et quelque chose nous nous habillerons dans tous nos atours pour aller au mariage de M. Henri Becquerel[2] avec Mlle Jamin ; il faut bien prendre des leçons d’avance n’est-ce pas ? De là nous irons au cours d’anglais ; le tout semé de quelques courses, et nous rentrerons bien près de l’heure du dîner ; la journée sera finie et que diront piano, dessin, histoire & ; pas grand-chose sans doute ; mais tante m’appelle, à tout à l’heure mon petit papa chéri.

Me voilà rentrée ; il fait un froid assez piquant et très peu agréable surtout pour les pauvres oreilles et le pauvre nez qui sont gelés ; nous devrions déjà être à table mais on vient d’apporter des suspensions pour la bibliothèque (ou salon Cuvier[3] comme tu voudras) tu sais qu’il y a longtemps que M. Edwards[4] en souhaite une ; on en a apporté deux très jolies en cuivre poli comme celle de la salle-à-manger et je crois que l’on va se décider.

Hier rien de bien remarquable je me suis promenée toute la journée avec mes livres pour ne rien faire du tout ; Jeanne Brongniart est venue ainsi que Marthe[5] ; nous avons regardé tous nos cadeaux de jour de l’an & puis on a déchiffré à quatre mains une des nouvelles partitions d’Emilie[6]. Bonne-maman Desnoyers[7] est venue aussi mais elle était bien fatiguée.
Nous avons eu de la pluie toute la journée et une boue épouvantable ; aujourd’hui le soleil luit je ne sais s’il continuera de la sorte.

Pauvre père, je ne sais plus ce que je te dis ; je ne sais pas combien de fois je me suis déjà dérangée ; aussi ma prose, naturellement obscure, doit-elle être complètement incompréhensible.
Emilie chante et parle, m’offre le piano & enfin c’est un bruit épouvantable.

Je crains que tu n’aies eu bien froid pendant ton voyage ; si tu savais comme nous avons pensé à toi en nous fourrant dans nos bons lits bien chauds et combien nous t’aurions donné de bon cœur notre nuit si tranquille. Après ton départ nous avons été très occupés par un grand incendie qu’on voyait parfaitement d’ici ; le ciel était tout en feu nous croyions que ce devait être assez rapproché, mais nous avons appris depuis que c’était  une grande fabrique d’huile à Saint-Ouen près de Saint-Denis.

Adieu, mon bon petit Père, je crois que je n’ai plus rien à te dire car tu sais déjà que je t’aime beaucoup, beaucoup je t’embrasse de toutes mes forces.
Ta fille,
Marie

Pas de lettre ce matin ; j’espère que le courrier de demain sera plus heureux ; je comprends que tu aies été trop fatigué pour écrire en arrivant.


Notes

  1. Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards.
  2. Antoine Henri Becquerel épouse Julie Jamin.
  3. Georges Cuvier.
  4. Henri Milne-Edwards.
  5. Marthe Pavet de Courteille.
  6. Emilie Mertzdorff sœur de Marie.
  7. Jeanne Target, épouse de Jules Desnoyers.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Lundi 15 janvier 1877 (A). Lettre de Marie Mertzdorff (Paris) à son père Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Lundi_15_janvier_1877_(A)&oldid=42478 (accédée le 19 août 2022).

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