Jeudi 2 août 1883

De Une correspondance familiale

Lettre de Marthe Pavet de Courteille ( Paris) à Marie Mertzdorff, épouse de Marcel de Fréville (Launay près de Nogent-le-Rotrou)


Fs1883-08-02 pages1-4-pour Marie.jpg Fs1883-08-02 pages2-3-pour Marie.jpg


Ma petite Marie chérie[1],

Il y a longtemps que j’aurais voulu répondre à ta gentille et affectueuse lettre mais n’ayant guère de temps à moi j’ai été obligée de retarder jusqu’à aujourd’hui pour venir te trouver dans le cher Launay en attendant que je puisse m’y rendre réellement dans trois jours.

Je croyais bien hier pendant toute la matinée que je n’aurais à vous annoncer qu’une bonne nouvelle et déjà je me réjouissais à cette pensée lorsque brusquement toutes mes espérances sont tombées dans l’eau ; aurions-nous cru d’avance que la physique serait la cause de mon échec ?

D’après les résultats obtenus généralement dans la salle D j’avais été complètement découragée et je n’espérais plus rien de bon en me rendant au Carrousel mais tout le commencement de l’examen ayant été au gré de mes désirs et me voyant sortie intacte des griffes redoutables de Monsieur Faucheux[2] j’étais tout à fait rassurée. Je souriais même avec bonheur à ma bonne étoile en voyant que je n’avais plus à subir que 2 épreuves que je ne redoutais guère, les sciences et le solfège ; j’avais été chaudement recommandée par Monsieur Philippon à l’examinateur de sciences Monsieur Cabart[3] mais je crois que la recommandation m’a été très défavorable.

Il m’a posé des questions difficiles auxquelles j’ai très mal répondu. Je me souvenais vaguement de l’électroscope[4] à feuilles d’or ce qui l’a mis de mauvaise humeur ; il s’est rejeté alors sur l’appareil de Silbermann[5] dont Monsieur Fernet[6] ne nous avait même pas parlé au cours. J’avais vu l’appareil dans des livres de physique je le voyais parfaitement en esprit mais en donner la démonstration était bien autre chose ; croyant me tirer d’affaire en lui disant que dans le cours de physique que j’avais suivi (et il savait par la lettre de M. Philippon que c’était celui de la Sorbonne) on ne nous avait pas décrit ce malheureux appareil je lui en fais tout bonnement l’aveu.

Ah ça ! Mademoiselle qu’est-ce qu’on vous y enseigne donc à votre cours de physique ; on vous raconte la physique en histoire et en chanson, et de très mauvaise humeur il continue son interrogation sur la préparation du bioxyde d’azote et sur les terrains tertiaires question hors du programme qui ne pouvait pas me sauver. Très ennuyée mais non inquiète je retourne m’asseoir m’attendant à un mal mais sachant que ce mal serait racheté par mes autres notes. La séance finie j’attends en toute sécurité la fin de la délibération qui se prolonge jusqu’à près de midi et demie et puis toute illusion m’est enlevée à la lecture de notre sort. Le premier moment m’a été moins désagréable que je ne l’aurait cru j’étais seulement abasourdie, aussi suis-je plus ennuyée aujourd’hui qu’hier.

Aimable Monsieur Cabart il m’avait en effet donné un mal mais voyant que malgré ce mal j’étais reçue quand même il a effacé son mal pour remettre un nul que j’ai de la peine à digérer car je ne peux pas m’empêcher de le trouver injuste.

M. Van[-Tieghem][7] m’a fortement encouragée à recommencer à la prochaine session mais Maman[8] n’en a nulle envie et je crois que ma 1ère tentative sera aussi la dernière. Launay est une bonne perspective à laquelle je ne croyais plus pouvoir me livrer mais je me réjouis doublement de pouvoir y aller passer quelques jours bien courts avec vous tous. Je t’embrasse bien bien fort Marie chérie et te charge de mes plus affectueux remerciements pour la bonne lettre de Tante C.[9] qui m’est arrivée ce matin. Je l’embrasse bien tendrement ainsi que Jean[10] et tes deux bébés[11] que je me réjouis de voir un peu mieux que jusqu’à présent. Ne m’oublie pas auprès de Marcel[12] auquel je donne une poignée de main à l’anglaise. Je ne te dis rien pour Tante[13] et Émilie[14] elles seront probablement en route quand tu auras ce gribouillage.           


Notes

  1. Lettre non datée, à situer en 1883 (avant le mariage d’Émilie Mertzdorff) et le lendemain de l'examen du certificat d'études de l'enseignement secondaire spécial qui a lieu le 1er août.
  2. Possiblement Louis Charles Émeric Faucheux.
  3. Charles Cabart.
  4. L'électroscope est un appareil de mesure scientifique qui permet la mise en évidence de la charge électrique d'un corps.
  5. L'appareil de [Jean Thiébault] Silbermann (1806-1865) ou réfractomètre est un instrument qui permet de mesurer des angles de réfraction.
  6. Émile Fernet.
  7. Probablement Philippe Van Tieghem.
  8. Louise Milne-Edwards, veuve de Daniel Pavet de Courteille.
  9. Cécile Milne-Edwards, épouse d'Ernest Charles Jean Baptiste Dumas.
  10. Jean Dumas.
  11. Jeanne et Robert de Fréville.
  12. Marcel de Fréville.
  13. Aglaé Desnoyers, épouse d'Alphonse Milne-Edwards.
  14. Émilie Mertzdorff, sœur de Marie.

Notice bibliographique

D’après l’original.

Pour citer cette page

« Jeudi 2 août 1883. Lettre de Marthe Pavet de Courteille ( Paris) à Marie Mertzdorff, épouse de Marcel de Fréville (Launay près de Nogent-le-Rotrou) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Jeudi_2_ao%C3%BBt_1883&oldid=39926 (accédée le 15 août 2022).

D'autres formats de citation sont disponibles sur la page page dédiée.