Jeudi 16 juin 1864

De Une correspondance familiale

Lettre d’Eugénie Desnoyers, épouse de Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) à sa sœur Aglaé, épouse d’Alphonse Milne-Edwards (Arcachon)

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Vieux-Thann

Jeudi 16 Juin 64

Ma bonne petite Gla,

Je ne te tiendrai pas rigueur quoique j’aie trouvé que plus de 15 jours sans lettre de toi ce soit long ; mais voici deux bons petits billets datés d’Arcachon qui me prouvent assez que tu ne l’as pas complètement oubliée cette vieille sœur pour que je menous donne le plaisir de causer ensemble.

Je suis bien contente de te savoir au bord de la mer, ce séjour avec un repos complet ne peut manquer de te remettre tout à fait [surtout] si tu peux supporter les bains de mer. Il faut que je t’aime beaucoup, et mette de côté tout égoïsme, pour ne pas trouver qu’un petit séjour au Vieux-Thann accompagné de l’air des montagnes, aurait été bien préférable ; mais c’est une thèse que je soutiendrai un jour et j’espère que toi et Alphonse[1] vous serez d’avance convaincus de ses effets magiques sur le moral et le physique, je crois qu’on peut leur assurer qu’ils trouveront tout cela ici.

Tu as bien raison de ne pas me plaindre car si je vous avais je serais trop heureuse ! La vie est si facile, si douce pour moi. C’est à qui sera le plus aimable avec ta sœur. Je t’assure que ça m’effraie par moment. J’ai peur de trop m’habituer à ce qu’on s’occupe de moi et puis, comme tu me l’as dit, plus on est heureux de se sentir aimée plus on devient craintif, plus on comprend combien tout votre bonheur est dans l’affection de ce mari[2], de ces chers enfants[3] et qu’en un instant tout pourrait être détruit. Mais ce sont des pensées qu’il faut chasser ; remercier le bon Dieu de ce qu’Il nous a donné, et le prier de nous protéger, de nous guider chacune dans la mission qu’Il nous a confiée.

Quelle impression te font les bains de mer ? Te sont-ils très désagréables ? ou les prends-tu avec plaisir ?

Je viens d’être interrompue par le jardinier[4] qui apportait les fraises et j’ai cru devoir faire un bout de causette, il a marié sa fille[5] il y a quelques jours, et puis il me met des fleurs dans la maison et c’est un original qui aime bien les compliments. Tu comprends. Mes petits choux jouent là devant le billard, on fait la cuisine au sable et à l’herbe et de temps en temps on vient embrasser : « sa petite Nine chérie que j’aime tant va » petit discours que Mimi me tient je ne sais combien de fois par jour ; cette chère enfant est si heureuse d’avoir retrouvé une affection qu’elle avait connue[6] et qui lui manquait tant qu’elle ne sait qu’inventer de tendre à me dire. Son petit cœur déborde, et Founichon l’imite, aussi, avec le papa, le jeu c’est de dire chacun que la maman est pour lui tout seul et pas pour les autres.

Nos leçons vont à merveille, c’est un plaisir. Elle (Mimi) sait [reconnaître la] géographie (les 5 parties du monde, océans, contrées de l’Europe et capitales sans manquer), épellation, histoire && et tout cela en jouant. L’autre jour pour écrire à Maman[7] je n’ai pas donné ma leçon. Dieu fasse que les santés continuent à être bonnes !

Les leçons vont [  ] tous les matins de 10 à 11 h et les progrès sont incroyables ; et c’est une telle joie que de prendre ses leçons que c’est une récompense, au reste jusqu’ici je n’ai pas eu d’autres punitions à donner que de dire qu’on n’embrassera pas maman et ça me réussit si bien que tant que je pourrai je continuerai avec ce moyen ; au reste le papa et la bonne-maman[8], sont enchantés car on m’obéit d’une manière incroyable, tous les soirs lorsqu’on est au lit je mets les notes et jusqu’ici je n’ai eu que des bien et [très bien]. Avant-hier on n’a pas voulu se laisser déshabiller et j’ai dû mettre un [assez bien]. Tu devines le désespoir et les repentirs. Ce sont des natures délicieuses ; ce que je demande à Dieu c’est de me guider dans l’accomplissement des devoirs que j’ai contractés vis à vis de ces chers trésors. Tu vois que je suis une vraie maman, mes petits sont les plus beaux. Je raconte dans ma dernière lettre à Maman combien les fillettes occupées de tante Aglaé.

Je ne sais si tu l’as lue. « C’est ta chérie que tante Aglaé », me dit Mimi, « mais tu as ta petite Mimi et c’est on amie que tu aimes aussi » et maints autres gracieux petits discours que je ne peux pas te rapporter, ce serait beaucoup trop long.

Adieu, ma chérie, je t’embrasse beaucoup, fort et te charge pour Cécile[9] de bien vraies amitiés et te prie de la remercier de sa jolie boîte et de sa bonne petite lettre. Ne manque pas de partager avec Alphonse amitiés que t’envoient la colonie de Vieux-Thann, ton amie

Eug. M.


Notes

  1. Alphonse Milne-Edwards, époux d’Aglaé.
  2. Charles Mertzdorff, époux d’Eugénie.
  3. Marie (Mimi) et Emilie (Founichon) Mertzdorff, filles du premier mariage de Charles.
  4. Alphonse Payot, jardinier chez les Mertzdorff.
  5. Claris Payot a épousé Édouard Naegelen.
  6. Marie avait 3 ans lorsque sa mère, Caroline Duméril, est décédée.
  7. Jeanne Target, épouse de Jules Desnoyers.
  8. Probablement Marie Anne Heuchel, veuve de Pierre Mertzdorff et mère de Charles, qui vit à côté.
  9. Cécile Milne-Edwards, épouse d’Ernest Charles Jean Baptiste Dumas et belle-sœur d’Aglaé.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Jeudi 16 juin 1864. Lettre d’Eugénie Desnoyers, épouse de Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) à sa sœur Aglaé, épouse d’Alphonse Milne-Edwards (Arcachon) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Jeudi_16_juin_1864&oldid=39869 (accédée le 15 août 2022).

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