Dimanche 22 novembre 1795, 1er frimaire an IV

De Une correspondance familiale

Lettre d’André Marie Constant Duméril (Paris) à sa mère Rosalie Duval (Amiens)

Original de la lettre 1795-11-22-page1.jpg Original de la lettre 1795-11-22-page2.jpg lettre du 22 novembre 1795, recopiée livre 2 page 17.jpg lettre du 22 novembre 1795, recopiée livre 2 page 18.jpg lettre du 22 novembre 1795, recopiée livre 2 page 19.jpg lettre du 22 novembre 1795, recopiée livre 2 page 20.jpg


n° 92

Paris le 1er frimaire an IV de la République française

Maman,

Nous avons reçu pain, Beurre et Bas : c'est-à-dire le paquet que nous annonçait votre lettre du 27. vous ne pouviez nous faire un présent dont nous puissions mieux sentir le prix : nous sommes dans la situation la plus pénible. Deux jours de suite nous nous sommes trouvés sans pain. Hier, on l'a délivré à neuf et demie du soir et aujourd'hui, il est trois heures, la farine n'est pas encore arrivée chez le Boulanger ; heureusement nous avons du pain que nous trouvons exquis : celui qu'on nous Délivre à la section, quoique bien manipulé, porte un mauvais goût. on le Dit composé des farines de vesces, de Féveroles, de seigle et d'avoine ; si cependant on nous en Donnait notre saoul ! mais que sont ¾ ? nous qui mangerions sans gêne pour notre Déjeuner la livre ½ ! le prix du pain est ici exorbitant : le Blanc se vend 40ll et l'ordinaire plus commun 30 ou 34ll. Aussi quand nous en manquons, et cela n'arrive que trop souvent, nous sommes obligés de vivre avec des châtaignes, qu'on nous vend 15ll le litron, environ deux pintes d'amiens : le beurre vaut ici 85 à 90ll, les œufs 3ll10s, la chandelle 95 à 100ll. Enfin c'est une Désolation de l'abomination.

Demain matin, et c'est ce qui me fait vous écrire aujourd'hui, je vais chercher mes 7 aunes 5/8 de toile de coton. Quant au drap, je suis remis pour mes 3 aunes au 4 nivôse et Auguste au 8 du même mois. gagnerons-nous à attendre ! Ceux qui l'ont eu en dernier l'ont reçu de la qualité la plus commune, on prétend que celui que nous recevrons sera plus beau. Veut-on nous bercer d'espoir ?

Je me suis rappelé hier qu'un ami intime de Monsieur Delongue rue Cadet m'a offert à la maison il y a environ un mois et demi de me faire lier connaissance avec La Révellière Lépeaux qui est botaniste. Il paraissait avoir rendu de grands services à La Révellière pendant son séjour à Péronne lors du Robespierrisme : il faudra se souvenir de cela, en quelque occasion, peut-être, cela pourra être utile. Je ne me rappelle pas pour le moment le nom de ce citoyen, qui est Commandant de gendarmerie et que Désarbret[1] peut connaître, mais Auguste[2] qui doit mettre un mot sur ma lettre s'en ressouviendra probablement.

Comme je suis étourdi ! Je ne vous écris principalement que pour vous annoncer que nous avons mis hier votre savon à la diligence ; qu'il partira le deux de Paris et que vous le recevrez le quatre. Je crois que la voie de la diligence est maintenant la moins dispendieuse : car le dernier paquet ne nous a coûté, rendu chez nous, et le port du commissionnaire compris, que 10ll. Vous voyez que comparé, cela n'est pas très cher.

A propos, comment tenez-vous notre adresse ? Ne vous en servez plus, car nous n'avons pas de portier à la maison. Celui de notre ancienne demeure, qui nous rend de petits services, recevra dorénavant notre lettre, paquet etc. La maison du citoyen Roucel est plus connue que le cul-de-sac de Notre-Dame des Champs, qui, malgré son nom, est une rue et qui se trouve à l'une des extrémités de Paris, dans un quartier perdu.

Les bas que vous venez de me faire passer ne sont pas bons. J'ai déjà été obligé de les raccommoder et Dieu sait comme je couds ! Faites donc en sorte de retrouver les miens, car je renie ceux-là ou du moins je ne les reconnais pas pour m'avoir appartenu, en aucun temps.

Savez-vous que je suis bien heureux de me trouver avec Auguste ? Sans cela il y aurait plus d'un mois que j'aurais été vous retrouver ou que je me serais fait placer dans l'armée de l'intérieur. Quoique ses appointements ne soient pas très considérables pour le moment présent, il fait bourse commune, avec une gracieuse générosité. voilà par quel moyen nous traînons notre misérable vie à laquelle il semble que les mesures du gouvernement vont enfin porter quelqu’adoucissement.

Vous voudrez bien dire à Désarbret que l'ami qui s'était chargé de mes deux pétitions les a remises lui-même à Le Tourneur de la Manche qui lui a dit : que toutes les pétitions de ce genre serviraient peu, parce que les membres du Pouvoir exécutif avaient arrêté entr'eux de ne faire ces nominations que sur la présentation des sujets qui leur serait faite non pas par quelques membres, mais par la Députation entière d'un département. Ainsi il y a peu d'espoir. Cependant les pétitions ont été numérotées et paraphées par son secrétaire auquel il les a remises.

Adieu, Maman, je vous embrasse ainsi que papa[3] et toute la famille.

Constant Duméril

P.S. Le nom du citoyen dont je vous parlais est Lafond de Péronne.


Notes

  1. Joseph Marie Fidèle, dit Désarbret, frère d’André Marie Constant Duméril.
  2. Auguste Duméril (l’aîné), frère d’André Marie Constant Duméril.
  3. François Jean Charles Duméril.

Notice bibliographique

D’après l’original (il existe également une copie dans le livre des Lettres de Monsieur Constant Duméril, 2ème volume, p. 17-20). A cette lettre est jointe une page d'Auguste (document 1795-15)

Pour citer cette page

« Dimanche 22 novembre 1795, 1er frimaire an IV. Lettre d’André Marie Constant Duméril (Paris) à sa mère Rosalie Duval (Amiens) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Dimanche_22_novembre_1795,_1er_frimaire_an_IV&oldid=39510 (accédée le 15 août 2022).

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