Dimanche 15 janvier 1882

De Une correspondance familiale

Lettre d’Emilie Mertzdorff (Paris) à son père Charles Mertzdorff (Vieux-Thann)


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15 Janvier 82[1]

Mon cher Papa,

Quoique je t’aie écrit hier[2], je tiens à t’envoyer encore un mot aujourd’hui pour te dire que notre pauvre bonne-maman Desnoyers[3] ne vas pas bien du tout et qu’elle nous préoccupe beaucoup, son rhume a amené de la fièvre, la difficulté qu’elle a à tousser rend sa respiration pénible ; de plus elle avait ce matin une inquiétude extraordinaire, elle cherchait à parler, mais elle ne pouvait pas, elle prenait les mains de tante[4], voulait toujours l’embrasser et puis tout à coup elle se mettait à pleurer en disant des mots qu’il était impossible d’entendre. Enfin au bout de quelques moments elle s’est calmée. M. Dewulf[5] est venu la voir, il ne trouve pas que sa poitrine soit très prise, mais il avait l’air de croire que cette inquiétude venait peut-être d’un petit embarras du cerveau ; il a seulement ordonné de lui mettre des sinapismes aux jambes et de lui faire boire des grogs pour la soutenir ainsi que du bouillon à intervalles très courts, et des tisanes pour l’aider un peu à tousser. Il n’a pas caché à tante qu’il était inquiet ; il doit revenir encore ce soir. Tante passe toute la journée auprès de bonne-maman, oncle[6] et moi nous irons la chercher pour dîner mais je ne serais pas étonnée qu’elle veuille y coucher cette nuit car pour bon-papa[7] c’est horrible de se sentir seul. Cette nuit bonne-maman n’a pas cessér de tousser et de gémir, et bon-papa n’a pas fermé l’œil, il a passé son temps à s’inquiéter et à se rendre malheureux, c’est bien naturel.

Tout ce que je te dis de la santé de bonne-maman ne t’étonne pas, j’en suis sûre, car tu t’attends depuis bien longtemps à recevoir de semblables nouvelles, mais quelque préparé que l’on soit à voir disparaître les personnes qu’on aime, ce n’est pas moins triste quand le moment approche. Cependant je crois qu’il n’y a plus à se faire illusion, et quand bien même ce rhume n’enlèverait pas notre chère bonne-maman, il la laissera dans un tel état de faiblesse qu’elle ne quittera probablement plus son lit ; elle a déjà tant changé depuis sa dernière indisposition, c’est à dire depuis un mois ; que restera-t-il d’elle après cette seconde ?

Quel vilain hiver nous passons cette année ! ce ne sont qu’inquiétudes sur inquiétudes, chagrins sur chagrins[8].

Adieu mon père chéri, je t’embrasse de tout mon cœur comme je t’aime. Je tâcherai de te donner des nouvelles de bonne-maman le plus souvent possible.

Émilie


Notes

  1. Lettre sur papier-deuil.
  2. Voir la lettre du 14 janvier.
  3. Jeanne Target, épouse de Jules Desnoyers.
  4. Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards.
  5. Le docteur Louis Joseph Auguste Dewulf.
  6. Alphonse Milne-Edwards.
  7. Jules Desnoyers.
  8. La typhoïde de la petite Hélène Duméril et la mort d’Émilie Mertzdorff-Zaepffel.

Pour citer cette page

« Dimanche 15 janvier 1882. Lettre d’Emilie Mertzdorff (Paris) à son père Charles Mertzdorff (Vieux-Thann) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Dimanche_15_janvier_1882&oldid=39376 (accédée le 19 août 2022).

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