Samedi 3 septembre 1791

De Une correspondance familiale

Lettre d’André Marie Constant Duméril (Rouen) à sa mère Rosalie Duval (Amiens)

lettre du 3 septembre 1791, recopiée livre 1 page 58.jpg lettre du 3 septembre 1791, recopiée livre 1 page 59.jpg lettre du 3 septembre 1791, recopiée livre 1 page 60.jpg


N°12

Rouen ce 3 Septembre 1791

Maman,

Quoi que je vous aie donné hier des nouvelles par Paris, je profite de cette occasion parce que je la trouve fort commode, et que je veux vous la faire connaître. C’est un voiturier qui part toutes les semaines d’Amiens pour Rouen et qui loge ici à la ville d’Amiens et à Amiens, à la pomme de pin, près de M. Hallot. J’ai reçu hier une lettre par cette occasion, et j’espère qu’on chargera de la réponse et de celle-ci. Aucune nouvelle ici, c’est ici comme à Amiens ; le Club mène la ville et a toujours le dessus[1]. Il se fera probablement bien de la Cabale à Amiens, mon oncle[2] n’étant pas du Club. Si mon oncle Duquesnel[3] est à Amiens dites-lui bien des choses de ma part, marquez-moi s’il n’a pas beaucoup souffert de la grêle ; j’attends de vous une réponse par le voiturier de la semaine prochaine. Si le juge criminel n’est pas nommé, car s’il l’est auparavant, faites m’en passer le résultat par M. D’Eu[4].

Il vient d’arriver ici une histoire tout à fait comique, mais très véritable : la femme d’un marchand étaimier[5] de cette ville particulièrement liée avec son curé réfractaire voulût, d’après les plaintes continuées du réfractaire, qui se plaignait de ne pas avoir de calice pour célébrer chez lui sa messe en repos et loin des populaciers, lui en faire présent d’un, à cet effet : elle prit dans l’armoire commune d’elle et son mari un billet de douze cents livres qui devait être l’acquit d’un autre ; le mari attendait de jour en jour ; et s’en alla chez l’orfèvre où elle fit l’emplette d’un calice de 900ll. L’orfèvre n’ayant pas alors d’assignat de 300ll lui dit qu’elle pourrait repasser le lendemain. Elle s’en alla donc avec son Calice qu’elle mît dans l’armoire susdite ayant eu bien soin auparavant de l’empaqueter de linge. Sur ces entrefaites, et pendant l’absence de la femme, arrive le porteur du billet ; le mari monte à sa chambre et droit à l’armoire. En vain retourne-t-il sens dessus dessous retire les hardes ; pas de billet ! En cherchant, il trouva le paquet : par un mouvement de curiosité l’ouvrit, qui est-ce qui fut étonné je le laisse à penser ; il descendit donc dire au porteur du billet qu’il ne pouvait le satisfaire que le lendemain, se doutant bien que le calice n’était pas venu là de lui-même. Il remonte et à force de retourner le calice il aperçoit le nom de l’orfèvre. Plein de joie il descend à la boutique, prend une seringue, l’enveloppe dans les mêmes linges et va déposer le calice chez l’orfèvre, qui avoue l’avoir vendu à sa femme et même lui devoir encore 300ll. Le mari le menace de le traîner chez le juge de paix parce qu’on ne peut vendre à une femme quelque chose de ce prix sans le consentement de son mari : celui-ci, se voyant condamné, rend l’argent. Pendant que le mari était à contester chez l’orfèvre, la femme rentre et voyant le remue ménage dans l’armoire se doute qu’on a cherché le billet et appelle son fils aîné et lui donne la seringue, croyant que c’était le calice : « Tiens, va porter à M. le curé et reviens de suite ». Le curé étonné de voir une seringue vient faire du bruit chez la femme, ce qui découvrit le pot aux roses. J’ai reçu hier vos morceaux, ils avaient tardé à arriver ainsi que quelques affaires à M. Thillaye.


Notes

  1. Des députés de l’Assemblée Constituante se réunissaient à Paris et formaient la Société des Amis de la Constitution, séante en la salle des Jacobins. Très vite, dans la plupart des villes, se forment des Sociétés d’Amis de la Constitution, affiliées aux Jacobins de Paris : à l’été 1791, il y a 400 sociétés, qui forment une organisation puissante.
  2. Jean Baptiste Duval, frère aîné de Rosalie Duval.
  3. Joachim Martin Duval, second frère de Rosalie Duval.
  4. Louis Joseph Deu de Perthes.
  5. L’étaim est une longue laine peignée.

Notice bibliographique

D’après le livre des Lettres de Monsieur Constant Duméril, 1er volume, p. 58-60

Pour citer cette page

« Samedi 3 septembre 1791. Lettre d’André Marie Constant Duméril (Rouen) à sa mère Rosalie Duval (Amiens) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Samedi_3_septembre_1791&oldid=55524 (accédée le 9 août 2022).

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