Samedi 29 avril 1843

De Une correspondance familiale


Lettre d’Auguste Duméril (Lille) à sa mère Alphonsine Delaroche, épouse d'André Marie Constant Duméril (Paris)


d’André Auguste Duméril

Lille 29 Avril 1843.

Je suis encore à Lille, ma chère maman, et c’est en profitant des limites que je me suis données auprès de M. Flourens[1], que j’ai pris la résolution de partir lundi. J’arriverai donc à Paris, comme je l’ai dit à mon patron, mardi probablement, vers 3 heures ou 4 heures : comptant partir lundi, à 5 heures du soir, je voulais prendre la malle, mais il n’y avait pas de place, ni pour lundi, ni pour mardi. Je suis si heureux d’être auprès de ma chère cousine[2], que je ne puis pas me résoudre à partir, et si je n’avais rien eu à faire à Lille, je ne serais pas retourné à Paris.

Je trouve une si vive affection, qui me touche tant, que je voudrais pouvoir ne plus quitter cette pauvre Eugénie, dont les derniers moments dans la maison seront certainement fort pénibles. Elle a heureusement beaucoup de fermeté. Nous avons fait hier, mon oncle, Félicité et moi[3], une promenade hors de la ville, de plus d’une heure : j’ai donné le bras tout le temps à Eugénie, et tu peux penser si nous avons bien mis à profit ces moments, si courts, pour causer. Plus je suis à même d’apprécier ce charmant naturel, plus je me persuade que j’ai fait un excellent choix.

Après la journée orageuse de jeudi, la soirée s’est passée d’une manière qui prouve bien que ma tante[4] est vraiment parfois en démence. Aux expressions de colère et de chagrin, et aux larmes, ont succédé un entrain, une gaîté sans motifs, qui, au moins, n’étaient pas aussi pénibles que les scènes de la matinée. La journée d’hier a été calme ; le soir, ma tante et mon oncle avaient sommeil, et je me suis retiré à 9 heures ½ : c’était de bien bonne heure, aussi ne me suis-je couché qu’après une assez longue promenade sur la place et dans la rue Esquermoise[5].

Ce matin, ma tante a paru vouloir recommencer ses éternelles jérémiades, et je suis sorti : j’ai retrouvé Félicité et sa sœur chez Mme Vasseur[6]. Mlle Eléonore, qui me charge des expressions de son affection, est là aujourd’hui, elle dînera avec nous, et la fin de la journée se passera bien, j’espère. Demain, nous déjeunerons chez M. Declercq[7] : je ne sais pas comment se passera la fin de la journée ; enfin, je profite des quelques instants d’entretien que je puis avoir avec Eugénie. Aux visites qui viennent et parlent du mariage, ma tante ne répond en quelque sorte rien. Elle a cependant encore dit en ma présence qu’elle ne ferait pas d’esclandre.

Tu ne m’as rien répondu, relativement à la chambre de l’hôtel ; il faudrait que Constant[8] en parlât à Félicité, afin que mon oncle puisse prendre une décision. Dis, je te prie, à mon frère, de la part de sa femme, qu’elle tâchera bien de lui écrire demain, mais qu’elle ne sait pas trop si elle en aura le temps. Les enfants vont parfaitement bien. J’aimerais bien rester un peu plus avec toi, mais je voudrais bien aussi ne pas m’éloigner trop longtemps d’Eugénie. Il faut donc que je te dise adieu, mais ce ne sera pas sans te raconter que, voulant déjà jouir, par avance, de la douceur de la vie en commun, j’ai donné à lire, à ta belle-fille future, tes deux lettres, qui lui ont fait autant de plaisir qu’à moi. Et c’est en notre nom à tous deux que nous pouvons vous adresser, à Papa[9] et toi, l’expression de nos tendres et très affectueux sentiments. Nous vous embrassons comme nous vous aimons, car, pour Eugénie, elle apprend déjà, je le vois, à vous porter une vive affection.

Mille tendres amitiés à Constant, qui, je pense, te soigne bien et te dorlote.

Ton très affectionné fils.

A Aug Duméril.

Tu as les choses les plus affectueuses, ainsi que Papa et Constant, de la part de Félicité.

Combien ces mauvaises nouvelles de M. Lacroix me font de peine.

Je compte bien être affiché à partir de dimanche, car sans cela le mariage serait retardé de 8 jours, et quelle terrible vexation ce serait ! Je continue à me porter à merveille, mais nécessairement un peu agité.


Notes

  1. Pierre Flourens est professeur au Muséum ; Auguste Duméril est son assistant.
  2. Eugénie Duméril, cousine et fiancée d’Auguste.
  3. Les deux fiancés sont donc accompagnés de la sœur d’Eugénie, Félicité, et de son père, Auguste Duméril l’aîné.
  4. Alexandrine Cumont est peu favorable au mariage de sa fille Eugénie avec son cousin Auguste Duméril.
  5. La rue Esquermoise est une rue du quartier du Vieux-Lille, situé au nord Lille ; elle est bordée de maisons datant des XVIIe et XVIIIe siècles.
  6. Fidéline Cumont, épouse de Théophile (Charles) Vasseur, tante d’Auguste Duméril et mère d’Eléonore Vasseur.
  7. Guillaume Declercq, époux de Césarine Cumont, oncle d’Auguste.
  8. Louis Daniel Constant Duméril, frère d’Auguste, marié à Félicité ; ils ont deux enfants, Caroline et Léon.
  9. André Marie Constant Duméril.

Notice bibliographique

D’après le livre de copies : lettres de Monsieur Auguste Duméril, 1er volume, p. 381-385

Pour citer cette page

« Samedi 29 avril 1843. Lettre d’Auguste Duméril (Lille) à sa mère Alphonsine Delaroche (Paris) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Samedi_29_avril_1843&oldid=35562 (accédée le 17 août 2022).

D'autres formats de citation sont disponibles sur la page page dédiée.