Samedi 10 mars 1877 (B)

De Une correspondance familiale



Lettre de Clémentine Dumaine (près de Paris), à Félicité Duméril, épouse de Louis Daniel Constant Duméril (Vieux-Thann)


original de la lettre 1877-03-10B pages 1-4.jpg original de la lettre 1877-03-10B pages 2-3.jpg original de la lettre 1877-03-10B pages 5-6.jpg


10 Mars 77[1]

chère madame et amie

votre bien bonne lettre et celle de m. Duméril[2] sont de dates déjà éloignées, mais je n’ai pas oublié un seul jour que je vous devais réponse ; mais le temps me manquait, il me manque encore. je suis en retard partout : au dehors pour mes visites, mes affaires, au logis pour ma correspondance, pour les choses de mon modeste ménage. D’ailleurs pensant que, pour les nouvelles d’antoinette[3] que vous me demandez il fallait mieux attendre un peu d’avoir vu se dessiner la vie actuelle avec l’isolement relatif que lui fait la mort de sa mère[4], de notre excellente mme de tarlé. ah soyez bien persuadée que mme de milhau en ressent un grand vide dans le cœur, dans l’esprit. Bien souvent les larmes lui viennent aux yeux quand un mot dans la conversation ou un objet qu’elle me montre la ramènent vite au souvenir, écarté un instant, de celle qui n’est plus. J’ai même tort de dire souvenir écarté, il est au contraire sans cesse présent ne fût-ce que par l’obligation qui incombe à antoinette de s’occuper des choses se rapportant à la succession de sa mère et d’abord de distribuer les legs nombreux qu’elle a faits à ses amis, parents, mercenaires et jusqu’à des pauvres. Ces legs ne sont pas obligatoires pour antoinette, elle a faculté de supprimer, de retrancher, mais elle exécute religieusement la pensée 1ère de sa mère. Elle ne m’a pas dit la somme totale de ces legs en argent, je la crois considérable, je ne demande pas non plus le chiffre de la succession, mais malgré la pension qui est éteinte, et éteinte aussi une rente assez considérable de la tontine, [ ] je vois qu’antoinette n’en sera pas réduite à réduire leur train de vie habituel. Elle penserait plutôt à augmenter la dépense du loyer ; cherche des appartements et ne s’effarouche pas d’un prix de 3 500 F mais elle n’arrête rien. Elle y va très prudemment très sagement ; seulement elle veut voir, calculer et, en définitive, elle n’a plus contre leur installation de la chaussée d’antin, les cruelles objections qu’elle ressassait trop naguère à sa pauvre mère. Il est vrai, qu’à mon avis, celle-ci avait le tort de les prendre plus au sérieux qu’elles n’étaient dites. Enfin antoinette restera probablement là pendant cette 1ère année où elle va être obligée de verser dans les caisses de l’état de fortes sommes pour droit de succession. Et néanmoins elle se donne toujours la fantaisie de Versailles, ayant obtenu de la propriétaire la suppression d’une chambre, [qui] se peut détacher sans inconvénient et [ ] une diminution de ce loyer. Suzanne[5] paraît très gentille pour sa mère ; très intelligente pour l’aider dans l’ordre à mettre pour le classement de toutes sortes de papiers et de mille autres détails où notre pauvre regrettée amie s’était laissée un peu embrouiller. faut-il vous ajouter qu’elle a eu un tort plus grave : celui de laisser traîner dans son écritoire quelques réflexions qui pourraient aller au cœur de sa fille pour le meurtrir. Et nonobstant, je vous le répète, celle-ci donne à sa mère des larmes de regret bien senti. Jusqu’à présent, antoinette m’a reçue à peu près chaque fois que je suis allée la voir, mais j’y ai mis de la discrétion et j’en mettrai de plus en plus. je comprends bien que les temps sont changés pour moi et qu’un bonheur réel, bien doux m’a été ravi. merci à vous chère madame et à votre mari qui compatissez à ma peine en termes si affectueux et trop bienveillants, veuillez être l’interprète de même gratitude auprès de mme votre sœur[6] dont j’ai également reçu une bien bonne réponse à ma lettre lui faisant part de la mort de mme de tarlé. je lui ferais bien vivement reconnaissance si à son retour de Thann elle pouvait me donner rendez-vous à Paris où je courrais la voir et serais bien charmée de l’entendre me raconter les détails du mariage de votre fils[7]. combien je souhaite le contentement des deux époux, de vous père et mère si dignes d’avoir cette joie et de la goûter à côté de vos intéressantes petites-filles mllesmertzdorff[8]. Je n’ai pas songé à dire hier à Antoinette que je vous écrirai aujourd’hui. je l’ai vue il est vrai en courant le matin pour aller [surprendre] et porter à Sceaux à Louise Mascré[9] le souvenir de Mme de tarlé : 500 F puis le soir pour lui rapporter ce billet, n’ayant pas trouvé les Maseret au gîte [étant] à Charonne chez une fille établie là. A moi, Mme de tarlé a légué sa montre, sa chaîne et un cachemire carré, vous jugez si j’en suis attendrie. mais j’ai insisté et je réussis, à faire reprendre à Suzanne la chaîne qui est fort jolie et parera cette jeune fille mieux qu’elle me lierait ; je n’ai même pas, à mes robes, de boutonnières où elle se doit attacher. Je ne veux pas omettre de vous dire que m. de Courcy[10] [tel le consort] d’antoinette et lui épargne les courses ou bien l’accompagne, la guide dans les démarches qu’il faut absolument qu’elle fasse elle-même, pour donner signatures etc.

Adieu bien chère madame ; recevez l’expression [mari, femme et fils] de mes meilleurs sentiments.
C.D.

Je vous quitte pour aller chez une malade de l’âge de mme de tarlé mais voilà 3 semaines que celle-ci lutte entre la vie et la mort.
[puis] je vous dis encore une mort : le pauvre [ ] Milleret. ce n’est pas précisément un malheur. Il avait si tristement gaspillé sa vie ! mais il semblait enfin entré dans la bonne voie du travail et je lui donne un souvenir ému.


Notes

  1. « 77 » semble d’une autre main
  2. Louis Daniel Constant Duméril, époux de Félicité Duméril.
  3. Antoinette de Tarlé, veuve de Gilbert de Milhau.
  4. Suzanne de Carondelet, veuve d’Antoine de Tarlé.
  5. Suzanne de Milhau, fille et petite-fille des précédentes.
  6. Eugénie Duméril, veuve d’Auguste Duméril.
  7. Léon Duméril va épouser Marie Stackler.
  8. Marie et Emilie Mertzdorff.
  9. Louise Bouttemotte, épouse de Pierre Sébastien Mascré.
  10. Achille Le Cousturier de Courcy.

Notice bibliographique

D’après l’original

Pour citer cette page

« Samedi 10 mars 1877 (B). Lettre de Clémentine Dumaine (près de Paris), à Félicité Duméril, épouse de Louis Daniel Constant Duméril (Vieux-Thann) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Samedi_10_mars_1877_(B)&oldid=56675 (accédée le 16 août 2022).

D'autres formats de citation sont disponibles sur la page page dédiée.