Mardi 15 septembre 1846 (B)

De Une correspondance familiale


Lettre d’Auguste Duméril (Aix-la-Chapelle) à son épouse Eugénie Duméril (Paris)


d’André Auguste Duméril.

Aix-la-Chapelle Mardi 15 minuit moins ¼

Chère et tendre petite bonne amie,

Que nous voilà loin l’un de l’autre, et que je brûle d’impatience de savoir comment s’est effectué ton retour à Paris ! J’espère que tu auras pu me l’écrire aujourd’hui, par une lettre que je trouverai vendredi ou Samedi à Mayence. Comment s’est passée ta première nuit, comment se passeront les autres ? Bien, n’est-ce pas, petite mignonne. Tu ne songeras à moi qu’avec plaisir, si tu veux bien oublier mes torts, de la nuit de dimanche, et cela te donnera la force de bien dormir. Oh ! je t’en conjure, chère Eugénie, ne te laisse pas aller à la tristesse ! c’est ton petit mari qui t’en supplie, et qui t’envoie en pensée, dans ce moment, les deux meilleurs baisers qu’il ait jamais pu te donner, sur tes deux bonnes joues.

Voici l’emploi de mon temps, depuis que je t’ai quittée, et tu vas voir s’il a été bien mis a profit.

A Lille, j’ai déjeuné chez Mme Vasseur[1] : j’ai vu la sœur de Lemet[2], qui ne veut pas venir à Paris : son frère me l’a encore dit : il paraît qu’à part la sûreté qu’on pourrait avoir avec elle, elle laisserait beaucoup à désirer : ma tante lui parlera encore, mais je vois qu’il ne faudra pas compter sur elle. J’ai été voir la famille Declercq. D’après le conseil de ton oncle Valéry[3], au lieu de me rendre à l’hôtel, à Bruxelles, où je suis arrivé à 9 h ¼, après avoir quitté Lille à 3 heures ¼, je suis allé au bureau des messageries, pour Namur : une voiture allait partir : je n’ai pris que le temps de manger un morceau, et je me suis mis dans un coin du coupé, où, bien enveloppé dans mon paletot et mon manteau, j’ai bien dormi : à 6 heures du matin, nous étions à Namur, et à 6 heures ½, je partais sur l’impériale de la diligence de Namur à Liège. La route suit constamment la Meuse, et j’ai parfaitement joui du coup d’œil charmant, et, par moments, superbe, que présentent ces bords, constamment montueux. A une heure moins vingt, je me faisais descendre de la diligence, le plus près possible du chemin de fer à Liège, et à 1 heure ½, après avoir mangé un peu de jambon, pour faire passer du café, pris à 9 heures du matin, et qui ne m’avait pas rassasié, je me mettais en route pour Aix-la-Chapelle, où je suis arrivé à 4 heures ½. Ce n’est pas sans un vif sentiment de peine, que j’ai traversé la frontière de l’Allemagne, car je sentais que l’intervalle entre nous devenait de plus en plus grand. Bien des fois, j’avais repensé au moment de notre séparation, mais cette pensée est revenue plus vive encore, à ce moment-là : j’ai alors pensé aussi à notre chère petite Adèle, qui, je l’espère, est tout à fait remise, et n’aura pas été trop fatiguée de cette longue journée de chemin de fer, et toi-même, tendre amie, comment l’as-tu supportée ? Pour en revenir à moi : me trouvant dans l’omnibus de l’hôtel, au débarcadère du chemin de fer, côte à côte, avec un M. de mon âge environ, M. Darancourt, banquier à Paris, désappointé, comme moi, de ne pas savoir l’Allemand, nous avons lié conversation : il paraît fort bien, et nous voici, depuis lors, accolés l’un à l’autre.

Après un excellent dîner à table d’hôte, nous avons été entendre le Barbier de Séville[4], en allemand fort bien exécuté : c’était fini à 9 heures ½ : de là nous avons été à la Redoute, lieu de réunion, où se jouent la roulette et le 31, jeux de hasard, où nous avons vu perdre et gagner, d’un seul coup, 500 F, mais pas au-delà : triste spectacle, mais que je suis bien aise d’avoir eu l’occasion de voir. Je reparlerai de cela, plus tard. J’oubliais de te dire que le voyage en chemin de fer, de Liège à Aix, est quelque chose d’admirable, par le pays, plein de très hautes montagnes, que l’on traverse, et par les prodigieux travaux d’art, exécutés pour le percement des montagnes. Aussi y-a-t-il 18 tunnels, dont un a plus de 500 mètres de long. Ce pays de Liège est magnifique : nous visitons de bonne heure, demain, Aix, mon compagnon et moi, et nous partons à 11 heures, pour Cologne : nous irons coucher à Bonn.

Adieu, chère bonne petite femme : je te souhaite une aussi bonne nuit, que celle que je vais passer. Mille baisers à Adèle, mille tendres amitiés autour de toi.

Ton petit tendre, comme tu l’appelles.

A Auguste.

Il y a, comme tu vois, dans cette lettre, des passages que tu pourras lire, car ils intéresseront, puisqu’ils font connaître mon itinéraire.

Adieu encore, chère petite chérie.

Pardon du griffonnage, mais j’ai écrit très vite, à cause de l’heure avancée.

J’ai emprunté 300 F à Mme Vasseur : si Constant[5] pouvait les lui envoyer, très promptement, sur mes fonds, et franc de port, je lui en serais très reconnaissant.

J’ai, dans mon sac de nuit, tes pantoufles et ton paquet de nuit sale.


Notes

  1. Fidéline Cumont, épouse de Théophile (Charles) Vasseur.
  2. Fanny Lemet, domestique.
  3. Valéry Cumont.
  4. Opéra de Rossini, créé à Rome en 1816.
  5. Louis Daniel Constant Duméril, frère d’Auguste.

Notice bibliographique

D’après le livre de copies : Lettres de Monsieur Auguste Duméril, 2ème volume, « Lettres écrites par Eugénie et par moi, pendant mon voyage sur les bords du Rhin, en Septembre 1846 », p. 458-462

Pour citer cette page

« Mardi 15 septembre 1846 (B). Lettre d’Auguste Duméril (Aix-la-Chapelle) à son épouse Eugénie Duméril (Paris) », Une correspondance familiale (C. Dauphin et D. Poublan eds.), https://lettresfamiliales.ehess.fr/w/index.php?title=Mardi_15_septembre_1846_(B)&oldid=40728 (accédée le 14 août 2022).

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